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Depuis trois jours Avignon s’ébouriffe sous le mistral. Une fin d’Eté qui se cherche entre chaleur et premières pluies. Les platanes ont déjà laissé leur voilure virer du vert au jaune puis s’ourler progressivement de marbrures plus sombres.
La brosse à dents en bouche Etienne jette un coup d’œil par la petite fenêtre de la salle de bain sur la ruelle où des nuages de poussière se déploient en volutes forçant les passants à mettre vivement leur main devant leur figure pour ne pas en prendre plein les yeux. On va rigoler devant le Palais des Papes avec ce vent...
Étienne étend sa serviette de toilette sur le séchoir et se penche au dessus du lavabo pour tailler minutieusement le contour de sa barbe. Pas un seul poil blanc à l’horizon. Il a rendez vous avec un groupe d’étudiants en architecture Coréens pour leur faire découvrir la ville. C’est la trois-cent- vingt-septième visite commentée qu’il prend en charge. Il les compte. Depuis qu’il a été engagé par l’Office du Tourisme, comme un jeu au début et puis il s’y est tenu, il inscrit chaque groupe qu’il accompagne dans un cahier avec la date et le thème de son intervention. Bien sûr, c’est une activité qui parait extrêmement répétitive aux yeux de ses copains, mais il sait que chaque groupe est différent et qu’il suffit d’une ou deux personnes un peu plus motivées pour faire de la leçon récitée une vraie rencontre.
Des visages lui reviennent en mémoire alors qu’il finit de plaquer ses cheveux avec une noisette de gel. Norma, une sexagénaire anglaise qui s’émerveillait de tout et avec qui il a, pendant plusieurs saisons, échangé des courriers passionnants. Et puis Miguel et Luis, étudiants boursiers, pour un an en France, qui voulaient eux aussi devenir guides professionnels. Et Lila. Surtout Lila. Son regard sérieux sous des sourcils qui s’élevaient à chaque fois qu’Etienne donnait quelques détails sur les lieux qu’il faisait visiter. Les yeux de Lila-la-bien-nommée... une couleur qu’on ne pourrait définir d’un seul mot. Un mélange d’iris et de pervenche. Lilas...
Et puis sa bouche aussi. Lila ouvrait légèrement les lèvres avant de sourire ce qui fascinait Etienne. Lorsqu’il l’a découverte, dans un groupe de touristes l’an dernier, elle venait d’arriver dans la région comme secrétaire au Conservatoire de musique d’Avignon.
Il a remarqué tout de suite cette silhouette à la fois frêle et décidée. Une détermination, une volonté enrobée de douceur.
C’est un mois plus tard qu’ils se sont trouvé à nouveau nez à nez lorsqu’Etienne est allé renouveler son inscription pour les cours de flute traversière. Ils se sont regardés un instant, tentant l’un et l’autre de discerner pourquoi ils éprouvaient cette sensation de déjà se connaitre. Et puis Lila a entrouvert la bouche, a souri et elle a dit: « Vous êtes le guide ! ».
La suite de l’histoire semble aujourd’hui écrite d’avance. Si on voulait la raconter il faudrait ajouter un fond musical très doux piqueté de chants d’oiseaux, de notes de musique et de rires.
Mais comme aime à répéter Etienne : « Lila ne se raconte pas, elle se respire ».
Il faut maintenant se presser un peu. Le fenestron (un mot des gens d’ici) restera entrebâillé pour que l’humidité de la salle de bain s’évapore. Puis Etienne fait le tour de la pièce principale, enferme dans le comptoir qui dissimule l’évier le peu de vaisselle de son petit déjeuner, retape les coussins sur le canapé et le voilà prêt à partir à son rendez vous. Son sens de l’ordre et de l’esthétique est satisfait.
Ce qui est merveilleux ici, c’est que, dans le centre de la ville, rien n’est loin. La voiture d’Etienne passe des jours et des jours sans servir. Il est rare qu’il soit obligé de la prendre pour des raisons professionnelles. La voiture c’est le nid à roulette qu’il tient à protéger pour y ronronner à côté de Lila.
Au moment où Etienne, enfin prêt, descend les trois étages de la maison, son téléphone portable se met à sonner. Une musique de saison : « Quand vient la fin de l’Eté... ».
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Etienne n’aime pas beaucoup le téléphone encore moins le portable. Mais son travail ne lui permet pas de se passer de cet outil. Alors pour que cette intrusion l’agresse le moins possible il s’amuse régulièrement à configurer la sonnerie de son téléphone en fonction de son actualité ou de son humeur. Lors de son premier rendez-vous timide avec Lila, celle-ci a bien ri lorsque le téléphone a retenti sur « le poinçonneur des lilas ». Cette habitude amuse beaucoup Lila.
Alors, il décroche avec un petit sourire qui disparaît aussi rapidement. En effet sa collègue, Martine, l’informe que le bus transportant les étudiants coréens est en panne à l’extérieur de la ville et qu’il doit immédiatement se rendre sur place afin de prendre en charge le groupe. Elle lui en indique la localisation exacte.
Etienne déteste les imprévus, sa vie est bien rodée, son organisation millimétrée. Ses amis le savent, Etienne aime avoir la maîtrise des événements qui l’entourent. Ils lui reprochent souvent son manque de fantaisie mais Etienne ne l’entend pas de la même oreille. Dans le cas présent il est bien conscient qu’une panne mécanique est un incident imprévisible. Mais il ne comprend absolument pas pourquoi, lui, doit se charger de rapatrier les touristes. Cela ne fait pas partie de ses attributions. Il travaille pour l’Office du Tourisme, non pas pour Europe Assistance ! Décidément personne n’est à la hauteur !
Il descend quatre à quatre les marches restantes de l’étroit escalier et sort dans sa ruelle balayée par un mistral de plus en plus soutenu. La cité des Papes semble presque déserte à cette heure matinale. En fait, les touristes encore nombreux à cette période se sont réfugiés à l’abri des éléments car le vent violent a fortement fait chuter la température et de gros nuages noirs s’amoncellent et semblent vouloir envelopper et avaler le Palais des Papes. Et le tourbillonnement des feuilles s’enroulant sur elles-mêmes fait penser à un ballet anarchique composé de dizaines de papillons géants.
Etienne quitte l’enceinte de la ville entourée de ses fameux remparts par l’une des sept portes. De là il se dirige dans la direction indiquée par Martine pour rejoindre les touristes asiatiques.
La puissance du vent ne l’aide pas, il est déséquilibré à plusieurs reprises, des larmes lui coulent des yeux lorsque les rafales lui fouettent le visage. Il estime qu’il lui faudra une bonne demi-heure de marche pour rejoindre le groupe. Il maugréé contre les éléments et la Corée toute entière, qu’elle soit du nord ou du sud. Dans son esprit elle s’est réunifiée pour le mettre à l’épreuve et lui gâcher sa journée.
La sonnerie ringarde de son téléphone retentit une nouvelle fois. En fait, à ce moment il déteste cette mélodie sirupeuse. Elle ne correspond plus du tout à la situation...
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C'est de nouveau Martine, le groupe de coréens en rade avec son bus n'est pas si loin que cela. Le groupe a pu marcher jusque sur le parking de la gare au bout du cours Jean Jaurès. Ils sont là et ils attendent leur sauveur. Et dire que St Étienne fut en son temps le premier martyr chrétien. Il faudra bien qu'aujourd'hui j'assume mon prénom jusqu'au bout, ronchonne Étienne en son fort intérieur. Ce fut vers l'an 33 qu'Etienne fut lapidé, bien avant le triomphe du christianisme et la construction du palais des papes. Depuis ce temps que d'eau est déjà passée sous le pont... d'Avignon ! Mais avec un mistral pareil, pas la peine d'essayer d'y amener mon groupe pour y danser tous en rond. Devoir se jeter depuis le pont pour récupérer un étudiant coréen de la noyade, non ! Je veux bien être sauveur jusqu'au bout du cours Jean Jaurès, mais pas martyr devant l'éternel, à chacun son karma. Ils vont bien être surpris ces chers coréens de découvrir la Provence avec ce vent à ne pas pouvoir faire se tenir debout un être humain. Puisqu’ils ont été initiés au mistral dès la sortie du bus, je pourrai aussi les initier au fromage pour le repas de midi, il paraît que les asiatiques ont horreur du fromage : un bon picodon en papillotes bien odorant et bien coulant en entrée, ça aide à tâter l'air du pays. Bon je me calme, se dit Étienne, je vais surtout me retrouver devant de jeunes étudiants avides de découverte.
Arrivé sur le parking de la gare, Étienne ne peut s'empêcher de jeter un coup d’œil derrière lui et d’admirer cette ville éternelle par dessus les murailles comme si c'était la première fois. Son mont Palatin derrière la cathédrale qui brille de mille feux au soleil se reflétant sur son clocher d'or, le Rhône bouillonnant comme ailleurs le Tibre latin, le beffroi de l'hôtel de ville légèrement décalé dans sa perspective, suivant encore les plans de feu le forum romain. Voilà qu'Étienne brûle soudainement de mille désirs en admirant de loin ce bijou merveilleux, posé là comme un improbable miracle. Ladies and gentlemen, welcome to Avignon ! Et c'est parti pour un tour... quelle aubaine que ce mistral initiatique ! Étienne en explique les règles. Le mistral peut souffler pendant un jour mais jamais deux ou quatre. Le mistral adopte un calendrier impair. Il peut donc souffler un jour ou trois, puis cinq ou une semaine, mais rarement plus. Il peut rendre les gens fous à force de siffler dans les oreilles et de s’engouffrer sous les tuiles romaines des maisons. À tel point qu'autrefois, en cas de meurtre, on pouvait l'invoquer devant Monsieur le juge comme circonstance atténuante. « Pas la peine d'en profiter pour assassiner votre meilleur ennemi aujourd'hui.... » lance Étienne au groupe qui répond par un rire collectif. Étienne adapte sa visite. Moins de temps passé dehors, davantage consacré à l'intérieur du Palais. Il aime s'attarder dans la chambre du pape, peinte du sol au plafond. Bien des guides qui la font visiter n'ont pas percé le secret de ces peintures et s'avouent ignorants devant leurs visiteurs. Ça n'est pourtant pas bien compliqué pour Étienne. Il s'agit d'une vigne avec ses sarments qui partent depuis le sol jusqu’en haut. Elle étale ses multiples branches et ses feuilles vertes dont le Christ est la fleur la plus haute. Cette peinture, telle un arbre de Jessé est l'arbre généalogique du Christ. Il dit la généalogie, en l’occurrence la succession apostolique, depuis Saint Pierre jusqu'au pape alors en fonction. Étienne rappelle la vocation viticole de la région et fait allusion à St Agricole, saint patron d'Avignon. Cette particularité de la région donnait lieu dans l'antiquité à des fêtes bachiques orgiaques au moment des vendanges vers la fin du mois d'août. Au fait, si au lieu de leur mettre un picodon bien puant sous le nez pendant le repas, j'allais plutôt les amener dans une vinothèque pour une dégustation de crus du coin : voilà une bonne idée ! Et vlan, voici que « La fin de l’Eté » retentit de manière incongrue dans la chambre du pape. C'est Lila :
- Salut Étienne, comment vas- tu ? Ce mistral qui souffle depuis trois jours va finir par me rendre folle. Serais-tu partant pour aller manger ensemble un morceau se soir ? Depuis que je suis à Avignon je vois tellement peu de personnes. Et puis j'ai plein de choses à te dire.
Étienne, balbutiant :
- Heu oui... oui, et bien oui, su su... super bonne idée, vers 19h00 ça te va ? On se retrouve au Cid rue de la République ?
Lila semble heureuse :
- Génial, je me réjouis déjà de te revoir, à ce soir, je t'embrasse.
Étienne reste dans le vague le regard fixé sur l'un de ces oiseaux peints sur le mur, si simple et si beau dans sa fragilité, perché sur une branche, entouré de feuilles vertes, chantant l'essentiel de ce qu'il faudrait peut-être retenir de nos vies : Maintenant et aujourd'hui, manger les fruits de la vigne distribués si généreusement, sans se soucier du lendemain.
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Etienne est rappelé à la réalité par son groupe de Coréens qui a pris de l’avance dans la galerie du Palais des Papes pendant sa conversation téléphonique avec Lila et le long silence songeur qui a suivi.
Le reste de la visite et même de la journée se passe de manière fort calme, très professionnelle mais en se limitant aux figures imposées du programme, fait rare pour un Etienne s’abandonnant facilement aux figures libres adaptées à chaque groupe de touristes. En fait les commentaires restent les plus classiques sans ajouts ou anecdotes dont les étrangers sont friands. En permanence dans son esprit l’appel de Lila reste comme un filigrane impossible à effacer. La fin de la journée est presque écourtée tant Etienne a hâte de rentrer chez lui et rectifier sa tenue avant de retrouver Lila.
Il est bien sûr le premier arrivé au Cid. A cette heure et bien que le vent soit légèrement tombé, la terrasse est déserte. Il choisit de s’installer à l’intérieur mais à une table près de la vitre afin de faire discrètement le guet. Evidemment toutes les tables de ce coté là sont déjà prises. Il décide donc de prendre possession de la banquette le long du mur le regard fixé vers la porte d’entrée et la rue de la République.
Son voisin de banquette à replié son Courrier International et ouvert largement le Monde Diplomatique masquant ainsi une partie de la salle et de la terrasse.
- Excusez-moi, j’attends quelqu’un que je voudrais voir arriver et si vous pouviez...
Sans attendre la fin de la phrase et sans un mot, l’homme s’est légèrement décalé sur la banquette sans pour autant abaisser son journal. Décidément, c’est bien un intellectuel de gauche rumine Etienne. Venir dans un endroit si branché pour lire le journal...
C’est alors que dans son champ de vision maintenant dégagé, apparait Lila assise quelques tables plus loin.
- Je ne t’ai pas vue arriver...
- Je suis pourtant là depuis un bon quart d’heure mais ne t’ai pas vu entrer...
- Ne restons pas ici propose Etienne, le cadre est super mais il y a trop de monde.
- OK, qu’est ce que tu proposes ?
- Allons à la Vache à Carreau, c’est tout près et nous serons plus tranquilles.
- Tu as raison ce que j’aimerais te dire ne regarde personne...
Non mais qu’est-ce qui me prend de lui proposer « La vache à carreaux », je déteste cet endroit se dit Etienne. J’aurais mieux fait de la ramener chez moi : cette fille me fait bander, bon sang ! Et rien qu’en me levant de la table, je suis sur qu’elle aperçoit la protubérance qui s’épanouit et comprime la fermeture éclair de mon pantalon.
Lila jette effectivement un œil furtif à cet endroit, émet un léger rire presque moqueur, se lève à son tour, et précède Etienne pour sortir du restaurant. Lui ne voit plus que les hanches de cette fille chalouper devant lui, et reste quelques instants hébété, à n’en plus bouger : elle tourne alors sa tête dans un mouvement sec et autoritaire et tout en lui souriant, lui lance, le regardant à la braguette: « si tu veux me sauter, on ferait mieux d’aller chez toi », d’une voix suffisamment forte pour les deux ou trois clients de son parage immédiat s’aperçoivent de l’invitation sexuelle.
Etienne sent alors son front se perler, sa langue devenir sèche comme la garrigue sous le mistral, son visage rougir, ses jambes mourir, et sa semence prête à sortir à pleine puissance. Il balbutie un « OK » la prend par la main, et l’emmène chez lui à grandes enjambées.
La réalité reprend sa place avec la brutalité de ces averses tropicales qui vous tombent dessus sans avertir. Il se voit là, le pantalon aux chevilles, encore enfoui dans le ventre de Lila, perdu dans la chaleur de ses replis qu’il a tapissés de son désir de bête en rut, le souffle court tiédissant la nuque de sa proie.
Etienne n’a jamais fait ça comme ça ; après l’acte, il a toujours été envahi par un sentiment à la fois pudique et coupable. Et là rien, simplement une plénitude corporelle et sexuelle inconnue de lui : le sentiment qu’il vient de comprendre l’excitante vulgarité du verbe « baiser ».
Et puis Lila parle :
- Tu leur fait subir ça à toutes ? lui demande-t-elle sans se retourner, et Etienne un peu aphone de répondre :
- Non c’est la première fois, et Lila d’enchaîner :
- Il y a toujours une première fois, tout en contractant ses muscles intimes afin de rendre Etienne à sa solitude. Maintenant, dit-elle avec une certaine gouaille, que tu as dégagé le trop plein il faut que je te parle. Remontant sa culotte et sa jupe, arrangeant un peu ses cheveux, elle s’approche de la bouche d’Etienne, et lui susurre : J’ai un message pour toi.
Etienne sent un commencement d’inquiétude l’envahir :
- Un message, quel message ? lui demande-t-il sur un ton qui le place d’emblée sur la défensive.
- Un message du passé laisse-t-elle tomber d’une voie delphique.
- Je n’aime pas le passé, enchaîne Etienne, et comme s’il anticipait la suite, murmure : Qui es tu ?
Et elle quasi mystique :
- Je suis Lila, messagère de passage, je suis venu de la part de Réb... Etienne l’interrompt avec violence :
- Tais-toi, je ne veux pas savoir, je ne veux plus entendre ce nom, cette histoire n’est plus la mienne tout en se précipitant vers la fenêtre qu’il ouvre pour reprendre sa respiration. Et alors qu’une bourrasque du vent qui rend fou lui gifle le visage, Lila assène le coup de grâce:
- Je suis sa fille ; c’était ma mère, et je veux tout savoir, tout comprendre ou je ne te lâcherai plus. Etienne la regarde abasourdi et comprend que les yeux de la fille disent la vérité : il est piégé.
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- Ainsi tu es la fille de Rebecca... répond-il enfin sur un ton de résignation, comme s'il avait toujours su que ce jour viendrait. Pourquoi as-tu couché avec moi, Lila ?
- Je trouvais la situation amusante. Et je voulais m'assurer que tu ne puisses plus rien me refuser ! Réponds à mes questions ou je m'arrangerai pour que toute ta famille sache qui je suis et la nature de notre liaison. Qui est mon père ? Où est-il ?
- Je croyais avoir acheté son silence. N'a-t-elle aucune parole ?
- Ma mère a gardé le silence pendant 26 ans, sans jamais répondre à mes questions incessantes sur mes origines... et aussi sur son mal-être que j'ai toujours supposé être en rapport avec moi. Mais avant de se pendre l'année dernière, elle m'a laissé un mot, comme pour se dédouaner. Ce mot, je le connais par cœur, il disait : « Si tu veux connaître ton père, adresse-toi à Étienne Poirier qui travaille à l'office de tourisme d'Avignon. Il s'agit de ton oncle. C'est lui qui s'est arrangé pour que tu ignores la vérité. »
Lila se met à rire : Tu vois Tonton, jusque dans la mort, elle a su se taire ! Mais avec son décès, je suppose que le contrat du silence que tu as passé avec elle est rompu.
- Je suis désolé pour la mort de ta mère, bredouille Étienne.
- Non mais ce n'est pas possible. Tu le fais exprès ou quoi ? L'interrompt-elle avec véhémence. Tu te dis désolé pour elle alors que tu as pourri sa vie avec votre pacte à la con ?
- Que tu le croies ou non, ta mère et moi nous nous sommes beaucoup aimés avant ta naissance. Nous étions sur les bancs de la fac et nous nous imaginions un futur. Je la respectais. A tel point que nous attendions de nous marier pour nous connaître plus intimement. Elle venait souvent à la maison et y côtoyait ma famille. C'est ainsi qu'elle fit la connaissance de David, mon frère aîné. Il était le protégé de mes parents, et le mien, en raison de son handicap mental qui l'a toujours tenu à l'écart de la société. Rebecca aussi l'a pris en affection. Ce que nous ignorions tous, c'est à quel point David s'était attaché à elle. Un jour, Rebecca est venue me trouver en pleurs. J'essayais tant bien que mal de la rassurer mais entre deux sanglots elle m'a affirmé : « C'est David, il m'a violée ». Sous le choc d'une telle révélation sur mon frère handicapé, tout cela m’a paru d'abord un mensonge éhonté, indécent, et je l’ai giflée. Pourtant il a fallu me rendre à l'évidence. Une seule pensée me torturait l'esprit : il faut que personne ne le sache. Que deviendrait David ? Il me fallait convaincre Rebecca de se taire et l'éloigner de nos vies, de ma famille et de moi. Mais deux mois plus tard j'ai appris sa grossesse...
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2h 20. Etienne tourne et retourne dans son lit. Et dans sa tête aussi ça tourne et retourne. Bon sang, mais qu’est-ce qu’elle veut cette fille ?
Depuis la rencontre de ce soir, il ne peut plus la voir avec les mêmes yeux. Lila, si câline et si douce est devenue en quelques mots une harpie prête à tout pour arriver à ses fins. Oui, mais quelle fins ? Etienne n’arrive pas à comprendre ce que cache l’attitude de Lila.
Depuis des semaines, elle a été très séduisante, peut être faudrait-il dire séductrice... Elle apparaissait comme un coin de ciel bleu dans l’automne d’Etienne. Souriante, disponible, joyeuse et si belle ! Mais pourquoi s’est-elle lancée dans cette relation avec lui si c’était pour, au final, lui faire du mal ?
Etienne se lève une fois de plus. Il a trop chaud. Passant derrière le comptoir qui masque le coin cuisine, il se sert un verre d’eau qui lui semble tiède. Et puis une autre question le traverse et il repose le verre brusquement. Comment, puisque Lila voulait rencontrer celui qu’elle appelle ironiquement « Tonton » depuis ce soir, comment a-t-elle pu le retrouver ? Quelqu’un lui a certainement donné des indications sur sa famille. Voilà un autre mystère à éclaircir.
Mais ce qui trouble Etienne le plus violemment c’est cette fausseté de la jeune femme. Elle a joué les amoureuses avec une facilité déconcertante, semblant réellement éprise de lui, n’hésitant pas à le relancer lorsqu’il restait plusieurs jours sans pouvoir la rencontrer. Et puis elle est même allée jusqu’à la relation sexuelle, et sans la moindre retenue ! Sans doute pour mieux tenir Etienne à sa merci.
Etienne se sent pris dans un piège dont il ne mesure pas tous les rouages. Il faut absolument qu’il en sache plus sur Lila. Cette fille cache certainement des choses qu’il doit connaître pour éviter... éviter quoi ? il n’en sait rien. Seules les menaces proférées par Lila semblent indiquer un projet de chantage. Ce « je m’arrangerai pour que ta famille sache... » sonne comme une promesse d’ennuis terribles. Et puis encore les paroles que Lila a proférées en le quittant brusquement « Tu n’as pas fini d’avoir de mes nouvelles, et elles vont te surprendre ! »
Le conservatoire où Lila travaille et où Etienne prend des cours est le lieu où des informations supplémentaires doivent se trouver. Et là, c’est Marc qui peut intervenir.
Marc, c’est le professeur de flûte d’Etienne. Ils ont sympathisé très vite, étant de la même génération et aussi parce qu’Etienne est un élève très assidu et très doué. Il faut donc mettre Marc dans le coup, sans trop en révéler sur la situation, mais pour en savoir plus sur Lila.
8h 45. Etienne vient de prendre une douche qui l’a un peu remis d’aplomb et il appelle Marc.
Marc a bien repéré que Lila a séduit Etienne et il est donc facile de lui demander de jeter un œil sur le dossier professionnel de la jeune femme, par exemple en lui demandant de vérifier la date de naissance de Lila en vue de fêter son anniversaire. Etienne a pris un ton léger et Marc a accepté cette mission en souriant. Les amours des autres sont souvent bien puériles...
9h 30. Etienne est au rendez vous prévu avec son groupe de Coréens. Départ en car pour La Fontaine de Vaucluse. Dans la sacoche d’Etienne, ses fiches qu’il va relire pendant le trajet. La Sorgue et ses mystères, le souvenir de Pétrarque, de Boccace, de Frédéric Mistral...
Son esprit a du mal à se concentrer. Heureusement le groupe d’étudiants a fait la fête une bonne partie de la nuit et la plupart somnolent. Etienne n’aura donc pas droit aux questions qui fusent habituellement pendant les voyages. Et tant mieux ! Pour la énième fois, il tâte la poche de sa veste pour vérifier la présence de son téléphone portable et une fois de plus l’ouvre au cas où Marc lui aurait laissé un message... Il a été convenu que Marc appellerait Etienne dans l’après midi, mais sait-on jamais ?...
La journée va être longue !
7
L'estomac fragile des étudiantes coréennes a bien résisté dans les petits lacets que forme la route pour parvenir à Fontaine. Étienne annonce fièrement au groupe l'arrivée sur le parking P7. C'est son jour des petites vengeances « contre rien ni personne ». Ces jours où on l'on ne souhaite pas faire le bien pour ses semblables, les petits jours égoïstes. Étienne veut marcher, il choisit donc le stationnement le plus éloigné. Étienne ne supportant plus l'aspect commercial de ses visites, décide autoritairement de déployer des contenus culturels pointus. Aujourd'hui, ce sera donc passage express, car obligatoire, par le « grand trou » – l'eau est en cette saison à -124 mètres, aucune chance d'assister à sa résurgence – puis visite rapide du moulin à papier, un poil inauthentique et visite approfondie de la bibliothèque-musée Pétrarque. Les fans de K- pop n'auront qu'à bien se tenir ! La surprise sera sans doute de taille. Ils peuvent s'estimer heureux d'échapper au musée de la Résistance dans le Vaucluse car notre misanthrope aurait honte d'expliquer qu'il ne sait dans quel camp était la Corée durant la seconde guerre mondiale.
Le plus difficile n’a pas été de se mettre l'interprète dans la poche. Song Du était également lassé des visites toujours semblables. On prend donc la décision raisonnable d'abandonner trois ou quatre acheteuses impénitentes aux boutiques à souvenirs pour enfin orienter le voyage vers les rivages de l'amour courtois italien.
Qu'écrivait-on en Corée au XIVe siècle ? Des chansons équines dansées, lointaines ancêtres du Gangnam style ? Notre public du jour est un pur produit de l'arrondissement friqué de Gangnam, le Neuilly coréen. Etienne n’a pourtant pas de mal à intéresser les touristes à la magie des poésies courtoises, d'Arezzo et aux charmes de la belle Laure. Avec son talent, le guide aurait pu faire aimer la Princesse de Clèves à Sarkozy et Zadig à ses ministres !
Tandis que le groupe gagne la deuxième salle, le portable d’Étienne vibre dans la poche de son pantalon. Il a découvert récemment cette fonction et a remisé pour un temps les sonneries ringardes au placard. En temps normal, il n'aurait même pas eu l'idée d'y répondre. Mais ses préoccupations du moment alliées à son humeur du jour lui intiment l'ordre de céder le groupe à Song Du. Le temps de s'éloigner, l'appel bascule sur la messagerie. Il ne lui reste qu'à écouter le message de Marc : « Salut Étienne, c'est ton maître ! De musique ! Ahaha. J’voulais juste prévenir que Lila n'est pas au boulot aujourd'hui. Marie me dit que le doc lui a prescrit un arrêt d'une semaine. Elle est douée la pleureuse ! Quand notre secrétaire bien-aimée a tourné le dos, j'ai lu son petit nom sur le dossier. Lila Marin est né le 14 février mon cupidon ! Allez, j’te laisse avec tes niakoués ! A plus. »
Souffle coupé, le pâtre retourne d'instinct s'occuper du troupeau. Il ne prend même pas le temps de digérer cette information indigeste. « Elle ne s'appelle pas Bosch. » Qu'est-ce que cela peut bien signifier ?
Pendant ce temps, Song Du a mené le groupe dans la salle consacrée à l'art typographique. Il explique la particularité de l'histoire de l'imprimerie en Europe, le caractère tardif de cette invention sur cette partie du globe. Les étudiants rient beaucoup de cette prétendue arriération européenne. Dans sa bouche, Gutenberg n'était rien face à l'antiquité des plaques de bois gravées utilisées en Asie depuis les années 730...
Étienne se remémore ses années d'apprentissage de l'histoire, son amour d'Alde Manuce et des imprimeurs-humanistes. Une fois de retour dans le car, pendant que les jeunes exténués piquent un petit roupillon, il se fait traduire cette partie de la visite par l'interprète. Nos deux compères s’exaltent sur l'histoire mondiale de l'imprimé !
Un musée de l'imprimerie doit ouvrir ses portes dans la Bibliothèque d’État de Séoul à la fin de l'année. On recherche des guides de plusieurs nationalités pour assurer la traduction des parcours de visite. Le coréen et l'avignonnais se quittent finalement bons amis et échangent leurs numéros. Le premier doit rappeler notre héros pour lui communiquer les coordonnées de sa femme, DRH au « musée des imprimés du monde ».
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Mais pour le moment, Etienne a autre chose en tête. Il ne pense pas au travail ni à Séoul, assailli comme il est par le passé, les remords et les regrets, par les paroles de Lila, étrange et mystérieuse Lila. Il doit savoir, il veut comprendre. Il lui faut faire face à la réalité.
Aussi, monte-t-il dans sa voiture pour prendre une route qu’il refusa d’emprunter des années durant, empêché par l’amertume d’un souvenir lointain. Mais il connaît le chemin aussi bien qu’Avignon, il se rappelle de tous les croisements, de chaque bifurcation jusqu’à destination. Bientôt, la Renardière est en vue.
Clinique psychiatrique fondée en 1903. La plaque d’émail, vissée à droite des larges grilles de l’entrée n’a pas changé. Et il semble à Étienne, tandis qu’il pénètre dans le jardin entourant l’institut où végète son frère depuis de longues années, que pas une pierre n’a roulé depuis sa dernière visite.
Justement, David est là, dans le jardin. Tordu dans un fauteuil roulant, une couverture marron sur les jambes, il végète, les yeux grands ouverts sur le vide. Etienne s’approche, salue son frère. David ne réagit pas. Etienne remarque qu’il a vieilli. Il a pris du poids, aussi.
- C’est moi, tente Étienne, c’est ton frère. Tu me reconnais ?
Mais David ne le reconnaît pas. David n’est pas là. Il est dans une sphère inconnue de tous, à des années-lumière de la sanité.
- Il de plus en plus difficile de communiquer avec lui, fait une voix dans le dos d’Étienne. Etienne se retourne.
- Je suis content de vous voir, Monsieur le directeur, répond Étienne ; je voulais avoir une conversation avec vous.
Le directeur invite Étienne à faire ensemble quelques pas.
A présent, Etienne et le directeur devisent en marchant dans le jardin. Le mistral se rappelle à eux constamment. Rien ne lui échappe, nulle feuille morte, papier sale ou mouchoir.
- David est en bonne santé physique, dit le directeur à Étienne, mais d’un point de vue psychique, nous l’avons perdu depuis des années.
- Il ne pourra plus jamais parler, dit Étienne, n’est-ce pas ?
- Non. C’est l’un des effets secondaires de son traitement : apathie, prise de poids, impuissance, troubles visuels, stérilité... Nous ne pouvons rien y faire. Si l’on veut garder David sous camisole chimique – et il le faut, pour son bien – alors il faut l’accepter.
Etienne l’accepte. Cependant, les paroles du directeur le troublent légèrement.
- Tous ces effets secondaires sont inhérents au traitement, demande-t-il au docteur, c’est ça ?
- Absolument.
- Et ils sont apparus quand ?
- Dès le début. Dès que l’on a mis votre frère sous traitement, cela a...
- Et David a commencé son traitement quand ?
- Dès sa première visite ici. Il allait sur ses vingt-cinq ans.
Etienne s’arrête de marcher. Le mistral siffle à son oreille. Un frisson le parcourt.
- Vous en êtes sûr, docteur ? David a commencé son traitement à vingt-cinq ans ?
- J’en suis certain. Mais pourquoi, qu’est-ce qui...
- C’était deux ans avant la naissance supposée de Lila, dit Étienne.
9
Attablé à la terrasse du Balto, un café serré et un verre d’eau devant lui, Etienne déplie le quotidien mis à la disposition des clients. Rien de bien intéressant dans les nouvelles locales mais un titre attire soudain son attention : « La fin d’une cavale ». Parcourant l’article, Etienne n’en croit pas ses yeux.
Hier matin, la brigade de gendarmerie d’Annecy a procédé à l’arrestation d’une jeune femme activement recherchée depuis plus d’un an. Lila Marin était en effet bien connue des services de police suite à plusieurs plaintes pour chantage. Elle avait semble-t-il, coutume de pénétrer l’intimité de personnes, souvent des femmes seules, pour, ayant été engagée comme employée de maison, découvrir des éléments qui lui permettraient de soutirer à ses patronnes des sommes de plus en plus élevées. Sa dernière victime, Rebecca Bosch, avait été découverte pendue dans sa maison. Avant de se suicider elle avait posté un courrier très détaillé faisant état des agissements de son employée. Lila Marin avait disparu subitement lors du décès de Madame Bosch, mais c’est alors qu’elle était revenue dans la maison de son ex-patronne que la gendarmerie a pu l’interpeler. Elle a immédiatement été déférée à Annecy où la juge Bertin rassemble actuellement les témoignages de plusieurs victimes de la jeune femme.
Etienne est littéralement sonné par ces nouvelles. Ainsi Lila, cette Lila qu’il avait trouvée si délicieuse, n’était qu’une intrigante qui s’apprêtait à le faire chanter en se faisant passer pour une autre... Décidément le vent qui souffle n’a pas toujours bonne haleine !
C’est à ce moment que retentit de nouveau le fameux « Quand vient la fin de l’Eté » sur son portable. Le temps qu’Etienne réagisse, Song Du a laissé un message :
« Hello Etienne ! Ma femme, à qui j’ai parlé de toi, semble très intéressée par ta candidature. Alors ne traine pas pour lui adresser ton CV. Je crois que ça devrait marcher. Allez, à plus. »
Dans le silence qui suit, Etienne est perplexe. Et puis un sourire se dessine sur son visage. Il vient de penser : Il faut que je change la musique de mon portable. « Gangnam Style » ce serait bien, non ?

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