BIENVENUE !

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Pour cette deuxième saison, les Télé-Graphistes se sont lancés dans une nouvelle expérience : le récit à plusieurs voix. Huit histoires se sont construites progressivement, chacun, selon les mois, ajoutant un nouvel épisode à l'un des récits. Ainsi, chaque Télé-Graphiste aura participé à l'avancée de chaque texte.

Ce que chante la mort


1
   Depuis le décès de son épouse adorée lors d’un accident de la route trois ans auparavant, Olivier vit reclus avec sa mère dans une petite ville balnéaire sur la côte atlantique. Suite à cet effroyable drame, il a quitté l’Allemagne où il vivait depuis 10 ans avec Almuth. A l’époque, son départ soudain et surtout son mariage avait surpris tout son entourage. En effet, ses parents étaient persuadés qu’Olivier était homosexuel. Mais ni sa mère, encore moins son père, aujourd’hui décédé, n’avaient osé aborder ce sujet. De ce fait, Almuth avait été accueillie par la famille comme l’enfant prodigue. La connaissance parfaite de la langue de Goethe, permet à Olivier de vivre de ses traductions, mais cette situation ne lui offre aucune ouverture sur le monde extérieur et contribue à l’enfermer davantage. Et sa mère, veuve inconsolée depuis plusieurs années, apprécie la présence de son fils unique. Olivier ne sort pas et n’a plus vraiment d’amis en France. Il a beaucoup de mal à accepter la disparition de sa femme. La chambre d’Olivier se situe à l’avant de l’oustaù, maison à colombages traditionnelle de la région. Ce matin, un rayon de soleil printanier filtre à travers les persiennes et vient caresser son visage blafard. Il sent la brise iodée lui lécher le corps qu’il a entièrement nu. Il ouvre doucement les yeux ébloui par les rayons solaires matinaux. Il tourne la tête, son regard parcourt la pièce et se pose sur les murs en torchis, dénués de toute décoration hormis un petit crucifix agrémenté d’un rameau d’olivier. Cette pièce désuète ne lui ressemble pas. Il se lève d’un bond et tombe nez à nez avec la psyché. Olivier n’aime pas son corps. Il le trouve trop maigre, presque enfantin, trop blanc. Son sexe émerge au milieu d’une toison aussi brune et fournie que sa chevelure. Cette vision le dégoutte. Il relève la tête et croise son regard. Ses grands yeux bruns le dévisagent avec une expression de surprise. Olivier avait oublié qu’il était beau, malgré la tristesse de ses traits. Aujourd’hui il a trente-huit ans, trop jeune, pas assez vieux pour continuer de gâcher sa vie en se laissant submerger par le chagrin. Il doit agir, réagir. Il va falloir y aller progressivement mais sûrement. Alors Olivier s’habille, attrape la laisse du chien, ce dernier alerté par le cliquetis du mousqueton métallique accourt et sautille joyeusement. Il ouvre la lourde porte d’entrée donnant sur un vaste jardin verdoyant étincelant de rosée. Déjà le chien se rue derrière les grands aulnes aux limites de la propriété. Olivier n’a plus le choix, alors il s’engage sur l’allée humide pavée d’ardoises afin de rattraper le fougueux animal. Arrivé à l’orée du grand bois, il s’arrête, respire profondément. Il ne se souvient plus depuis combien de temps il n’a pas été aussi loin. Il s’engage timidement à travers le bois. Il écoute les bruits qui l’entourent pour deviner la présence du chien. Soudain un murmure lui parvient, il stoppe brusquement. Les battements rapides de son cœur et sa respiration saccadée l’empêchent de distinguer l’origine et la provenance de ces sons. Il essaye de se calmer, se concentre. Maintenant il entend, quelqu’un chante d’une voix douce «Quand vient la fin de l’Eté…»

2
   Il entend mais ne voit pas d’où vient la mélodie ; il devine seulement que c’est une voix féminine, un timbre qui ne lui est pas inconnu. Et au fur et à mesure qu’il se rapproche de la source, le chant qui enfle le percute au fond du cœur, comme un coup de poing d’une violence inouïe, et des milliers de souvenirs se répandent en lui comme s’il pleuvait averse. 
Et ce qu’il imagine soudain est impossible ; comment cela d’ailleurs se pourrait-il : les morts de chantent pas. 
Alors il hésite à continuer d’avancer, mais il réfléchit et se décide : il veut voir, il veut savoir, il est irrésistiblement attiré, appelé, happé mais ce qui le trouble c’est l’indifférence du chien qui ne semble s’apercevoir de rien. Or s’il y avait quelqu’un le setter l’aurait flairé, aurait aboyé peut-être et là rien, il ne paraît pas préoccupé par autre chose que la piste d’un lapin qui doit se terrer dans les environs proches. 
Une chose encore : en se rapprochant de la source sonore, le chant paraît presque surnaturel, comme métallique, ce qui trouble Olivier encore un peu plus. 
Et au détour du dernier fourré, il voit : la mélopée sort d’un simple radio cassette, et la chanson qui se termine au moment de la découverte, recommence aussitôt, et c’est toujours la même voix, il ne doute plus maintenant, c’est Almuth qui chante, c’est elle. 
Alors la douleur frappe à nouveau, comme une plaie neuve et il ne comprend pas, il est abasourdi de chagrin, terrorisé par cette machine, et n’est plus en capacité de comprendre, d’analyser ce qui arrive, d’entreprendre quoique ce soit : il tombe. 
Le vent du large s’est levé doucement. Allongé sur la terre encore rosée de la nuit, Olivier a les yeux fixés sur le ciel, dont il ne pourrait dire la couleur. Ce qui lui arrive n’a pas de sens et la question « qui a mis cet objet là et pourquoi » ne peut encore lui traverser l’esprit : il est en état de choc. A peine discerne-t-il les glapissements de son chien qui s’affole autour de lui. Il gît dans un état de semi-conscience, obsédé par le visage tant pleuré, et qui l’a tant aimé, au point qu’il sait que personne ne l’avait aimé comme cela avant et que personne n’est à la hauteur pour l’aimer à nouveau avec une telle intensité. 
C’est l’arrêt de la cassette qui le ressuscite enfin, le fait renaître au monde, et le temps retrouvé l’amène aux questions essentielles : qui a déposé cet appareil à cet endroit, qui a fait cela et dans quel but ? 

   Et pendant ce temps là, en Allemagne, une femme entre dans un commissariat de police et demande à rencontrer un inspecteur. 
Walter, inspecteur de police, s’apprête à rentrer chez lui après une journée très calme. Il ne s’en plaint pas. Il a perdu beaucoup de son dynamisme depuis la mort de sa femme suite à une longue maladie comme il est coutume de dire. Alors cette femme qui veut le voir, c’est non, pas ce soir. Il n’en a vraiment pas envie… il veut rentrer chez lui, au calme avec son chien. « Prends sa plainte et dis-lui de repasser demain ». C’est ce qu’il dit à l’agent d’accueil. Celui-ci insiste et Walter dit non. 
Il enfile son pull lorsqu’une femme blonde fait irruption dans son bureau, suivie de l’agent d’accueil rouge de confusion.
 «Ma sœur a été assassinée, vous devez reprendre l’enquête. Je ne quitterai pas ce commissariat tant que vous ne m’aurez pas écouté.»
Walter la regarde et se dit qu’il a à faire à une emmerdeuse ou une mythomane. Il les connaît bien vu qu’il en a vu défilé des vertes et des pas mûres dans son bureau. La repousser ne servirait les à rien si ce n’est qu’à faire monter la pression et avec ce genre de personnage, Dieu seul sait comment cela pourrait se terminer. 
- Madame, je suis attendu sur le terrain… dites-moi en quelques mots qui a été assassiné et de quelle enquête vous parlez.
- Il s’agit de ma sœur. Elle est morte, il y a trois ans dans un accident de voiture. Une mort brutale, violente. Lors de l’enquête, il a été conclu qu’elle s’était endormie au volant de sa voiture… il était tard et elle rentrait de chez nos parents. Sa voiture a quitté la route pour se retrouver en bas d’un ravin.
Elle parle vite et Walter a du mal à suivre.
- Stop, Madame, vous forcez la porte de mon bureau pour me dire que votre sœur est morte dans un accident de voiture comme l’a conclu l’enquête et vous affirmez par ailleurs qu’elle a été assassiné. 
- Vous pensez que je raconte des histoires, que je suis folle. Tenez, j’ai reçu cette lettre, ce matin. Elle lui tend une enveloppe. Walter l’ouvre pour découvrir quelques lignes sur une feuille blanche parsemée, à première vue,  de tâches de sang. La lettre  dit Almuth a été tuée… Olivier est un traître
- Alors, vous me croyez à présent ?
- Madame, cette lettre ne prouve rien. Certes, je ne peux pas faire comme si elle n’existait pas. Je vais prendre votre déposition, ressortir le dossier et voir ce qu’il convient de faire. 
- Je ne quitte pas votre bureau tant que je n’ai pas la certitude que vous reprenez l’enquête, insiste la femme. 
- Madame, cela s’appelle une menace. Alors si vous persistez, je vous colle en garde à vue pour la nuit. Comme cela vous resterez dans cette maison comme vous le souhaitez et je puis vous assurer que ce n’est pas un hôtel quatre étoiles. 
- Vous refusez, c’est cela ? 
Walter respire profondément avant de lui répondre. Il la regarde droit dans les yeux et  appuie sur les consonnes pour parler  lentement et fermement afin de bien se faire entendre sans laisser place à de nouvelles contestations.
- Madame, je ne refuse pas. J’ai besoin d’éléments avant d’engager une procédure. Je vous invite à rentrer chez vous, à vous calmer. Je vous rappelle d’ici 48 heures pour vous dire ce que nous allons faire, c’est clair ? Vous avez d’autres objections ? 
Trente minutes plus tard, une fois la déposition enregistrée, elle quitte le commissariat après s’être excusée, convaincue que l’enquête sera rouverte. 

   Les relations avec la famille d'Almuth n'avaient jamais été faciles. Les parents avaient accusé Olivier de délaisser son épouse, de ne pas l'entourer des attentions qui auraient permis de donner un élan décisif à sa carrière. De l'Europe, elle se serait envolée pour les États-Unis, le Japon et la Russie dans des tours toujours plus planétaires. Veronika, la sœur, restait pourtant la plus déterminée et la moins lucide dans la critique de celui qu'elle n'a jamais considéré comme son « beau-frère français ». Encouragée par son mari viennois, président d'un groupement de la droite dure du Tyrol, elle n'a eu de cesse de mettre sa sœur en garde contre des menaces illusoires envers sa carrière. Plus encore qu'Olivier, Nika n'avait pas réussi à éteindre ses larmes de douleur. Au fil des années, cette meurtrissure s'était transformée en désarroi puis en volonté éperdue de vengeance. On a beaucoup écrit sur la gémellité. Chez les Schönberg, elle avait pris un tournant incisif. Une sœur mélomane et artiste interprète ; l'autre atteinte dans sa chair par le curieux syndrome de Quignard, autrement dénommé «haine de la musique». Non seulement Almuth était parvenue à la carrière internationale dont rêvent toutes les jeunes filles de la grande bourgeoisie de Constance mais, en plus, elle s'était illustrée dans le seul domaine qui pouvait déplaire à sa jumelle : la musique. La suite de leur vie extra-utérine s'était donc déroulée dans un tiraillement indescriptible entre une passion pour la personne et une détestation pour ses actes.
Olivier n'en avait jamais tenu rigueur à la jumelle. Il comprenait cette distance absolue avec les notes et le plain-chant. Seule la musique de la langue allemande les réunissait.   

   Olivier gît encore par terre, son chien fidèle lui tournant tout autour en jappant. Il vient lui poser sa truffe humide sur la figure et lui lèche les mains en gémissant. Il aboie et grogne tout en s'agitant autour de lui. Olivier parvient à reprendre ses esprits et à se relever. Il se dirige alors vers le radio cassette au moment même où celui-ci se remet en route sur une autre mélodie. Olivier se rappelle : c'est le premier des quatre Kindertoten Lieder de Mahler. C'est l'enregistrement réalisé à Luzern par Almuth en 2008 avec l'orchestre symphonique de Stuttgart : « A minuit j'ai engagé le combat ô humanité, contre tes souffrances; ma force n'a pas suffi à remporter la victoire à minuit. A minuit j'ai remis ma force dans tes mains, Seigneur de vie et de mort, Toi qui veilles à minuit ! »  Ces paroles raisonnent chez Olivier comme un glaive planté en plein cœur. Quelle perversité morbide de celui ou celle qui a placé cet enregistrement là, choisissant cette œuvre en particulier. Cet enregistrement correspond au moment où dans sa carrière et sa vie intime, Almuth se sentait vidée, fatiguée de musique et de sens de la vie. Olivier avait assisté à la dépression progressive de sa chère bien-aimée, complètement impuissant. Elle était atteinte d'un mal étrange dans lequel elle s'était enfermée à double tour. Olivier se sentait inutile auprès d'elle refusant toute aide de sa part. A quoi bon avoir une personne à aimer alors que quand surviennent les moments difficiles on se sent complètement rejeté ? Il était loin le temps où il avait trouvé en elle cette femme fraîche, douce, aux yeux pétillants de vie. C'était la première fois qu'Olivier tombait réellement amoureux. Il y a toujours une première fois. Dommage que ce fût la dernière. Almuth avait développé durant sa chute une relation amour-haine envers sa sœur Veronika. Elle avait sombré dans les médicaments que lui distillait le sombre mari de sa soeur, médecin à Innsbruck. Le couple avait tissé progressivement une toile d'araignée autour d'Almuth dont Olivier était exclu. Olivier en était réduit à maintenir physiquement Almuth en vie dans un combat de chaque jour : la convaincre de se lever le matin, de se laver, de s'habiller, de manger, de faire quelques pas dans le jardin. Pourtant, certains jours, Almuth semblait reprendre goût à la vie. Ils prenaient alors la voiture pour quelques balades dans les Alpes du Bundesland. Ils prenaient le col du Liechtberg pour se recueillir dans la petite chapelle St Jacobi qui domine la vallée pour redescendre le col par l'autre côté et aller visiter les parents de Almuth. Il arrivait même parfois à Almuth de s’asseoir au piano et de chanter quelques Lieder de Schubert dans un allemand délicieux quand c'est celui de Schiller ou Schlegel. Mais il y a eu ce funeste jour où Almuth, Olivier et Veronika s'étaient rencontrés dans la maison de leurs parents absents. Il y avait eu une crise horrible où tout avait dégénéré en dispute pendant le thé. Veronika avait accusé Olivier d'être la cause du mal d'Almuth. Almuth était sortie précipitamment de la maison en pleurs et avait pris la voiture en plein milieu de cette scène fratricide. Olivier avait tout fait pour l'en dissuader. Veronika avait refusé de donner les clés de sa voiture à Olivier pour qu'il tente de la rattraper et elle avait pris la poudre d'escampette elle aussi. Quatre heures après la police était venue annoncer le fatal accident d'Almuth. Sa voiture avait été retrouvée en contrebas de la route du col du Liechtberg. Elle était visiblement allée jusqu'à la chapelle et l'accident avait eu lieu plus loin. Mille questions étaient restées en suspend pour Olivier. Pendant que Veronika était à la maison le jour de ce funeste accident, où était son mari, cet odieux distributeur de médicaments ? Quelle personne suffisamment perverse avait posé ici ce radio cassette à l'endroit même où Olivier avait au dernier moment été guidé contre son gré par son chien dans une promenade au chemin plus qu’inhabituel ?

   Sur la côte atlantique souffle le désarroi des souvenirs à vif. Olivier n'a pas alerté la police mais n'a pu s'empêcher d'évoquer la cassette avec sa chère maman. Le défilé de cette voix singulière a réveillé en eux une mémoire bien vive. Les parcelles de notre cerveau qui enregistrent et comprennent la musique sont les plus proches de la zone des sentiments amoureux. La répétition mécanique n'a pas dérangée outre mesure l'instinct mélodieux de l'ancienne professeure de piano. Qu'Almuth ait chanté des opéras durant près de quinze années de sa vie n'était sans doute pas pour rien dans cette captation. L'intrigant - le corbeau - devait savoir cela, l'importance de la voix et de la langue allemande dans leur vie à tous trois.

- Allo....
- Allo Nika...
Veronika a reconnu la voix. Sa respiration s’accélère et son cœur bât plus fort.
- Je t’écoute, articule-t-elle dans un souffle.
- C’est fait. Je savais bien qu’il passerait par là en promenant son chien.
- Il a trouvé le radio cassette ?
- Oui. Et il a...
- Non, mais ce n’est pas possible ! Tu le fais exprès ou quoi ? On avait dit qu’il fallait le cacher de telle sorte qu’il...
- Ne t’énerve pas. De toute façon, même s’il n’avait pas pu atteindre l’appareil, il se serait débrouillé pour le récupérer... appeler la police ou je ne sais quoi.
- Mais si la police s’en mêle, ils vont trouver des traces de doigts, des empreintes.
- Parce que tu me crois assez bête pour ne pas y avoir pensé ?
- J’ai peur.
- Ne t’inquiète pas. Tout va très bien se passer. La première partie de notre scénario s’est bien déroulée. En avant pour la suite.
- Et toi ? C’est sûr, il n’a pas pu te voir ?
- Sûr ! D’abord il était tellement affolé qu’il a eu un malaise, et puis, lorsqu’il s’est remis, il a pris la radio et il est rentré chez lui. Et toi, tu as lancé les choses de ton côté.
- Oui, je suis allée au commissariat, comme on avait dit. Il a fallu que j’insiste. Mais tu me connais, je leur ai fait le grand jeu. Et j’ai eu gain de cause. Je suis certaine qu’ils vont rouvrir le dossier d’Almuth. 
- Avec le temps qui a passé, ils auront du mal à trouver un quelconque indice. Et en plus.... Attention, voilà la porte de sa maison qui s’ouvre. C’est la mère qui sort. 
- Mais où es-tu ? 
- Dans le café, presque en face de la maison. Et je t’assure qu’il y a bien assez de monde autour de moi pour que ni lui ni sa mère ne puisse s’apercevoir de quelque chose.
- Oh, fais attention, je t’en prie. Ne prends pas de risques.
- Bon, je te laisse. Je te rappelle demain.
- Oui et surtout...
Bip, bip, bip ...........

   L’inspecteur Walter, a encore passé une mauvaise nuit. Et, ce matin en arrivant au commissariat il est d’humeur maussade. Après avoir salué l’agent d’accueil par convenance et d’un air las, il se précipite et s’enferme dans son bureau. Là, il aperçoit la lettre ensanglantée qu’il avait eu soin de placer sous plastique la veille par reflexe professionnel. Ces derniers quinze jours, à part les petits cambriolages dans le quartier de Wilten, il n’a aucune affaire sur le feu. Alors, sans plus de conviction, il décide d’entreprendre quelques recherches sur  ce prétendu meurtre. 
Aux premières heures de l’après-midi, Olivier n’arrive toujours pas à comprendre ce qui lui arrive, il git étendu sur le divan les yeux dans le vague, sa mère s’occupe dans la cuisine avec des gestes mécaniques. Ses pensées sont pour son fils : qui peut bien le torturer d’une manière aussi cruelle ? Le téléphone retentit, Olivier se lève et décroche mollement.
- Allo ?
- Monsieur Dupouy, Olivier Dupouy ? 
- Oui c’est moi, répondit Olivier, surpris, dans un allemand hésitant.
- Je suis l’inspecteur Walter de la police  d‘Innsbruck. Je vous appelle suite à la visite dans nos bureaux de votre belle-sœur Veronika Schönberg. C’est au sujet de la mort de votre femme Almuth Schönberg.
- Qu’est-ce que ça veut dire. Ma belle-sœur ? Véronika ? Almuth  ?
- Oui… Elle souhaite que nous rouvrions le dossier sur les circonstances de sa disparition. Elle ne croit pas à la mort accidentelle de sa sœur Almuth, thèse étayée par la réception d’une lettre anonyme à son domicile.
- Je ne comprends rien, inspecteur. Aujourd’hui même, j’ai vécu un étrange événement liée à ma femme et…
- Je me permets de vous couper, car mon vol pour la France décolle dans moins de deux heures. Je serai chez vous demain dans la matinée. 
- Demain ? Mais… Pourquoi ce déplacement pour un ac… accident?
- Je vous expliquerai tout demain. Pour être rapide, Monsieur Dupouy, j’ai fait quelques recherches… Et j’aurais besoin de votre aide pour démêler quelques points obscurs. Je vous demande juste de ne pas sortir de chez vous jusqu’à mon arrivée, il en va de votre sécurité. Votre beau-frère, Olaf, est dans les parages… A demain ! 
Bip, bip, bip ...........


9
   Olivier s’est assis, comme sonné. Devant lui, le téléphone semble terriblement inamical. La conversation qu’il vient d’avoir avec ce policier allemand vient encore ajouter au trouble dans lequel il se trouve depuis que la voix enregistrée de son épouse tourne en rond dans sa tête. C’est comme si Almuth était soudain réapparue alors qu’il commençait à peine à faire son deuil d’un passé si doux. Et voilà que tout resurgit. Les années de l’amour passionné, les crises de désarrois d’Almuth, les relations tendues avec Veronika et son mari Olaf. 
Une voix revenue se planter dans ses oreilles a suffit à faire s’écrouler tout le travail  entrepris sur lui-même depuis le décès d’Almuth. Une voix qui chante par delà la mort. Une voix venue rouvrir une plaie encore vive.
Et puis, l’annonce de l’intervention de Veronika pour que toute l’affaire de cet accident soit reprise, voilà du nouveau. Mais que cherche-t-elle donc, cette femme qui, avec son mari, a toujours essayé d’empêcher qu’Almuth soit heureuse, et lui avec ?
Et Olaf, pourquoi serait-il dans les parages, ici, à des centaines de kilomètres de chez lui ? Progressivement une explication se fait jour dans les pensées tourmentées d’Olivier. Si Olaf est là ce ne peut être que lui qui ait placé sur le chemin d’Olivier ce morceau de musique qui l’a bouleversé. Personne dans ce coin de France n’aurait une cassette enregistrée en Suisse des années auparavant. 
Oui, c’est clair, si Olaf est bien ici c’est lui qui a apporté l’enregistrement. C’est lui qui, connaissant l’adresse d’Olivier a pu observer ses habitudes et s’organiser pour qu’Olivier entende cette voix qui le chamboule tant. Et peut être même l’a-t-il suivi discrètement lorsqu’il se promenait avec son chien. Olivier est maintenant terrorisé. Cet Olaf est diabolique. Il doit bien être conscient que remettre brusquement Olivier en présence de la voix d’Almuth, cette voix tellement aimée, ne pouvait que le faire retomber dans le gouffre de la dépression. Après le décès d’Almuth, Olivier a vécu une période on ne peut plus noire. Lorsque la mort vient nous arracher un être qui compte pour nous plus que tout au monde, elle est encore plus cruelle lorsque le décès arrive brusquement sans qu’on s’y attende le moins du monde. Olivier a passé des jours, des mois à tenter de reprendre le dessus. Il a fini par comprendre qu’il lui fallait s’éloigner de ce coin d’Allemagne où de trop nombreux souvenirs le faisaient encore saigner. Il pensait que se réfugier dans le coin de France où il avait passé son enfance, et près d’une mère pour qui il avait toujours été le bien le plus précieux, le sauverait du trop de douleur qu’il endurait. Et voilà que le passé le rattrapait, que la pente vertigineuse des idées noires s’ouvrait à nouveau. 
Olaf, Olaf, merde ! Pourquoi viens-tu me poursuivre jusqu’ici ? 
Olivier a prononcé ces paroles à haute voix, il vient de s’en rendre compte. Mais que faire d’autre que d’attendre la visite de cet Inspecteur Walter qui arrive demain. Pourvu qu’il vienne avec assez d’informations pour que la situation s’éclaircisse et que ce cauchemar prenne fin. En tout cas pour qu’un policier allemand fasse le voyage, c’est qu’il y a certainement du nouveau. Et du nouveau sérieux. La surprise est de taille !

10 
   La nuit a été longue. Olivier n’a guère fermé l’œil. Il n’a cessé de penser à cette conjonction d’événements en un temps si court. D’abord la découverte de la cassette enregistrée par Almuth, puis ce coup de téléphone de l’inspecteur allemand qui lui reparle de sa belle-famille. Ce n’est qu’au petit matin que le sommeil est enfin venu avec l’épuisement. Aussi il est plus de neuf heures quand Olivier rejoint sa mère dans la cuisine de la villa. Ce n’est pas dans ses habitudes de se lever si tard, mais en mère aimante et compréhensive elle a attendu, consciente que son fils avait besoin de repos.
- La gendarmerie des Sables d’Olonne a téléphoné ce matin. Ils ont été informés qu’un policier allemand les rejoindrait dans la matinée et que nous devions impérativement les attendre.
- Mais, maman, tu aurais du m’appeler. Ils n’ont rien dit d’autre ?
- Non, à mon avis ils n’en savent pas plus, et leur rôle n’est qu’une question de relations internationales. Finis ton thé et reste calme, ils vont tout t’expliquer.
Depuis son retour d’Allemagne, Olivier était resté au rituel du thé du matin. Ca avait surpris sa mère, lui qui jeune-homme buvait café sur café. Cette pratique le remettait chaque matin en lien avec sa vie passée. Le gout du thé avait pour lui le gout de l’Allemagne et des jours heureux. Ce matin toutefois un peu moins que d’habitude.
C’est accompagné de deux gendarmes que l’inspecteur Walter se présente à la grille du jardin. Visiblement lui aussi est en manque de sommeil, mais c’est la fatigue d’un long et rapide voyage.
Impatient de connaitre enfin les dessous de cette situation infernale, Olivier conduit sans tarder tout le monde dans le salon.
Les présentations faites, la conversation se poursuit en allemand laissant la maman d’Olivier sur sa faim.
- Nous avons rouvert le dossier de votre épouse. Je ne l’aurais pas fait suite à la visite de votre belle-sœur, mais il y avait cette lettre anonyme dont les taches de sang étaient incompréhensibles car à priori totalement inutiles. Tout semblait clair dans ce dossier, y compris au niveau des analyses faites lors de l’autopsie.  Votre épouse prenait-elle habituellement des médicaments,..
- Oui, c’est Olaf, son beau-frère qui les lui prescrivait. Il envoyait des comprimés par la poste et notre médecin traitant n’y voyait pas d’inconvénient. On comprend pourquoi elle s’est endormie au volant.
- Il y a un problème tout de même, car il n’y a aucune trace dans les analyses pratiquées. 
- Vous voulez dire qu’on lui aurait fait prendre des placebos. Ceci expliquerait pourquoi elle s’enfonçait de plus en plus dans la dépression malgré les doses doublées.
- Peut-être, n’allons pas trop vite. L’autre point d’interrogation c’est cette lettre tachée de sang vous mettant en cause. Enfin, je n’ai pas encore d’explication quant à la présence du dénommé Olaf ici comme me l’ont confirmé mes collègues gendarmes. Il semble que vous soyez au centre de cet imbroglio.
- Bien sur, c’est lui qui a monté cette histoire de cassette. J’ai entendu toute la nuit la voix d’Almuth résonner dans ma tête. Je n’en peux plus.
- Nous allons essayer de retrouver cet Olaf, je reviendrai demain. D’ici là nous aurons reçu les résultats d’expertise sur le sang de la lettre. De votre coté soyez très prudent, évitez de sortir et prévenez moi à la gendarmerie du moindre coup de téléphone suspect.

11 
   Les heures semblent s’écouler au ralenti. Jamais journée n’a paru aussi longue à Olivier. Sa mère s’active nerveusement en cuisine. Le chien également ne bouge plus, il observe ses maîtres tristement et ponctue ses profondes respirations par de faibles gémissements. Le soir tombe sans plus de nouvelles. Toute la nuit Olivier se retourne sans jamais trouver le sommeil.
Au petit matin, trois coups de sonnettes énergiques réveillent la maison. L’inspecteur Walter se tient sur le perron, seul, la mine fatiguée. Ils leur souri   gentiment, s’excuse de venir si tôt mais annonce que les événements ont évolué de façon satisfaisantes. La mère d’Olivier prépare le petit déjeuner et tout trois s’installent autour de la table.
- Bon, la journée d’hier a été laborieuse mais m’a permis d’y voir un peu plus clair. J’ai reçu les analyses du sang présent sur la lettre, il s’agit du sang d’Almuth.
A ces mots Olivier frisonne. L’inspecteur lui pose la main sur l’épaule et continue son explication.
- Nous avons mis la main sur Olaf, ce n’était pas très difficile, il logeait dans un petit hôtel à la périphérie de la ville. 
- Mais qu’est-ce-que ça veut dire ? Je ne comprends pas. Lance Olivier entre deux sanglots.
L’inspecteur l’interrompt calmement. 
- Pour l’instant Monsieur Dupouy, je vous passe les détails de l’enquête pour arriver à l’essentiel. Nous aurons ensuite tout le temps d’y revenir en détail, pendant l’instruction.
- L’instruction ? Intervient la mère d’Olivier
Walter ne relève pas et continue son explication sur un ton posé mais ferme.
- Il se trouve que votre défunte épouse avait signé un contrat très intéressant avec un producteur avant de vous connaître. Votre belle-famille était au courant. Aussi profitant du mal-être d’Almuth, Veronika et Olaf ont organisé son assassinat. Ensuite il ne restait plus que vous, l’héritier principal. Aussi ont-ils eu la morbide intention de vous faire perdre la tête et vous pousser ainsi au suicide.
- Mais c’est horrible ! Hurle Olivier au bord de la crise de nerf.
- Ecoutez ! Nous avons réussi à déjouer leur machiavélique machination. C’est l’essentiel. Maintenant je dois retourner en Allemagne pour poursuivre. Mes collègues ont interpellé votre belle-sœur. Cette fois c’est votre plainte qui les enverra pour de nombreuses années derrière les barreaux. 
Olivier est sans voix. L’inspecteur se tourne vers Olivier, il lui décoche son plus beau sourire. 
- Maintenant tout va bien. Bien sûr, cela risque d’être un peu long. Je vous soutiendrai Olivier, soyez en assuré. Vous êtes en sécurité et riche.

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