1
C’est un mois étrange que Septembre : alors même qu’il passe le plus clair de son temps dans la saison estivale, sa simple apparition sur le calendrier sonne le glas des beaux jours, comme s’il ouvrait la porte d’un quotidien quelque temps refoulé dans la mémoire la plus lointaine. C’est ainsi que passé le 15 août, Gabriel commençait à entrer dans une espèce de panique existentielle à l’approche de cet événement anodin pour le commun des mortels, mais qui structurait son existence d’aussi loin qu’il s’en souvint, et au mieux le rendait nostalgique. Et personne à qui confier ce désarroi, cette angoisse indicible. S’il essayait d’en dresser les contours à sa famille, à ses amis, il ne voyait qu’incrédulité, gentillesse feinte, sourires exaspérés. Non Septembre n’est pas le bout du monde : « c’est le temps de la rentrée et des bonnes résolutions » disait son père ; « c’est le temps du retour à l’école et des retrouvailles avec les copains » disait sa mère ; « c’est le temps où les feuilles des arbres entament leur longue agonie dorée pour finir en pourriture qui pue » disait son oncle Paul, le seul à qui il pouvait confier ses doutes existentiels à la condition que ce dernier soit en état de l’écouter, ce qui était finalement assez rare. Mais pour Gabriel ce mois maudit était le commencement d’un temps où la nuit gagnait irrémédiablement sur le jour, où il allait changer d’âge, où enfin se dressait à l’horizon ce mur infranchissable pour lui : le temps grotesque et vulgaire des fêtes de Noël.
Pourquoi personne ne pouvait comprendre que la mort programmée des cigales, la fraicheur qui gagne la partie d’abord le matin puis toute la journée, le retour des pluies était le moment le plus triste de l’année ? Et que Gabriel pouvait en souffrir, car pour lui c’était comme si l’espoir, tous les espoirs s’anéantissaient soudainement en tournant chaque année la page de son éphéméride et en voyant surgir sous ses yeux affolés la date maudite : 1er septembre. Ce sentiment présent dès l’enfance s’était amplifié à l’adolescence et ne cessait de croître.
Gabriel présentait en effet la singularité suivante : il entendait depuis sa naissance tout le monde dire : « il suce son pouce, ça lui passera ; il est triste, ça lui passera ; il rit pour un rien, ça lui passera… ». En fait rien n’était jamais passé, et si les humains ordinaires franchissaient les étapes de la vie par substitution consentie, chez lui tout ne faisait que s’empiler et au final lui donnait le sentiment de ne pas savoir à quelle étape de sa vie il en était. A la fois extrêmement sérieux pour ses affaires, tout en continuant à sucer son pouce, à rire de tout comme un enfant, à se morfondre souvent dans une morosité adolescente, il composait une espèce de « mix » involontaire mais déroutant, non seulement pour lui, mais aussi pour les autres.
Et septembre était un peu à la confluence de tout cela : un moment où il se sentait perdu, sans repères, dans une extrême solitude affective dont il ne pouvait se départir, mais qui au fil du temps qui passe venait se surajouter à sa vie au point d’en faire intimement partie. Peut-être cela venait il aussi de cette chanson Quand vient la fin de l’été qu’il se souvenait avoir entendue pendant son enfance, un été durant dans le transistor. Sa mère aimait la fredonner parce qu’elle la trouvait jolie ; alors que pour Gabriel, elle exprimait exactement ce qu’il ressentait chaque année: un sentiment de désespérance, l’expression que les plus jolies choses ont une fin, ce que finalement il ne pouvait admettre.
Et cette année là, septembre allait lui offrir au-delà de son cortège habituel, une détestation tout à fait particulière pour ne pas dire unique.
2
Gabriel m'émeut parce que je crois qu'il ressemble un peu à Guilhem. Le jardin des grands-parents était durant l'été le terrain de jeux d'un imaginaire débordant et s'étendant sur plus de deux mois, depuis la fin de juin jusqu'aux premiers jours de septembre. Tantôt Robin des bois, tantôt champion de croquet, parfois dormeur sur une simple couverture sous le sapin vert, les écouteurs sur les oreilles, baigné dans l'atmosphère mystique de l'œuvre d'orgue de César Franck. A moins que ce ne fut le soir, couché dans l'herbe à regarder les étoiles; activité passionnante qui après quelques minutes pouvait s'avérer inquiétante : « Que sont donc toutes ces choses lumineuses qui bougent si vite dans le ciel ? ». La peur de quelque population non humaine le faisait déguerpir pour finir sa nuit dans une chambre aux fenêtres bien fermées. Ce jardin était parfois dans cette terre de Béarn le théâtre d'orages estivaux monumentaux que Guilhem contemplait le nez collé à la fenêtre. Une grand-mère amusée en effaçait la marque des narines par un petit coup de chiffon. La foudre s'était abattue un jour sur la ligne électrique qui longeait la maison : le nez de Guilhem, le chat qui dormait blotti contre le chien, les grands-parents, tout ce petit monde avait sauté en l'air comme si la foudre était tombée dans le salon même, dans une explosion de bruit et de lumière fantastiques. Ah Dieu que la force de la nature remplit tout votre être dans une sensation de puissance incalculable, presque mieux encore que les dernières pages du choral en mi majeur de César Franck ! Vers l'âge de 15 ans, « un trouble nouveau sous le nom d'amoureuse flamme, lui avait fait trouver belles les femmes ». Il prit Chateaubriand pour ami : celui qui en pleine tempête, pour être plus près des éléments, passait l'orage sous les toits du château de Combourg. Celui qui exprime cette étrange maladie sous le nom de spleen que Guilhem croyait être seul au monde à ressentir : les feuilles qui tombent, la terre retournée des labours, la nature qui rentre dans une hibernation étrange par une mort passagère faite de couleurs qui se noient dans l'orange, le vert, le marron, un bleu laiteux, les journées qui déclinent.
Il fallait reprendre le chemin vers le Nord. Par la fenêtre du train ramenant Guilhem vers Poitiers, en voyant s'éloigner le clocher d'Orthez, il versa des larmes qui venaient du tréfonds de son âme sans émettre un seul son qui aurait pu attirer de ses voisins l'attention. Il fallait se résoudre à redevenir un numéro, au milieu d'autres gens du même âge, au milieu de l'agitation, des cris de guerre de la cour, de la crasse et de la violence du monde, hors de ce jardin originel où Guilhem était après Dieu le seul maître.
Guilhem n'aimait pas l'école, il ne voulait pas être une vache avec son numéro sur l'oreille. En se mesurant aux autres, aux héros de la cour, il mesurait son inadéquation avec le monde. Il fuyait dans un autre univers pour ne pas vivre dans le vrai. Cet univers était celui de l'église St Hilaire à deux pas du Lycée, cette église grosse comme une cathédrale dont il était l'organiste. Il était depuis la tribune cet être tout puissant, déclenchant des orages en remplissant ses mains et ses pieds de notes sur des anches éclatantes. Il était aussi celui qui berçait la pauvre humanité souffrante par des voix célestes accompagnées d'une flûte harmonique ou d'un tendre hautbois.
Il trouva un jour au bas de l'escalier une rose rouge accompagnée d'un petit mot anonyme et ému qui l'encourageait à toujours continuer et à ne jamais perdre la foi dans son habileté à convoquer les orages et bénir les consolations.
Les adultes qui l'encadraient n'avaient pas vu que cette inadéquation au monde, ce refuge dans des paradis intérieurs frôlaient la maladie. Que cette inadéquation ne passerait pas, qu'elle durerait toujours et qu'elle ferait beaucoup souffrir aussi. En somme, personne n'est à la hauteur des héros de ce monde ou de ceux de la cour de récréation sans le recours à bien des mensonges. L'homme héros n'existe pas, c'est un mythe. Et pour se protéger de la folie du monde, Guilhem passait l'hiver sur sa tribune en attendant le retour au jardin d’Éden en sa bien-aimée terre de Béarn.
3
C’est en septembre dernier que Gabriel et Guilhem se rencontrèrent. Un train, filant au nord, les ramenait tous deux vers leur solitude. Chacun sortait d’un enterrement ; Gabriel venait de perdre son oncle Paul, le seul à qui il pouvait confier sa détresse tandis que Guilhem disait adieu à sa grand-mère et au jardin fabuleux. Ils étaient deux inconnus l’un pour l’autre, assis l’un en face de l’autre, séparés par une tablette en plastique des plus froides, deux étrangers plus perdus que jamais, l’un dans un terrible isolement affectif, l’autre dans l’attente du héros au cœur pur qui le sortirait de son monde désenchanté. Ils partageaient les mêmes pensées, un pareil doute leur rongeait pareillement le cœur, mais ils ne le savaient pas.
Moi, je le savais. Je le savais parce que j’étais là, dans ce train, avec eux. J’ai assisté à leur rencontre, à leurs premiers échanges. J’étais présent, pas très loin, j’ai tout vu, j’ai tout compris. Je n’ai jamais rien dit. J’ai fait le mort. Je faisais semblant de lire, je ne les regardais pas. Je faisais comme si je ne les entendais pas. Je prenais l’attitude du voyageur lambda, regardant défiler un paysage assommant, croisant et décroisant les jambes en prenant bien garde de ne jamais rencontrer leurs regards. Ils ne m’ont jamais vu. Je faisais l’invisible. J’étais une souris dans son trou. Je me sentais petit. Je me sentais petit, rabougri, desséché et pendant ce temps-là une passion naissait, une idylle puissante, affamée, dévorante. Devant moi, une fleur se déployait, vigoureuse et fragile. Sous mes yeux, un miracle se produisait, la plus belle chose au monde. Et le cœur battant, le souffle happé par tant de beauté je ne pus que me taire alors que je voulais signifier à l’univers, crier dans le wagon bondé que l’amour germait devant nous, que les prodiges sont rares et qu’ils faut leur porter attention, qu’il faut fêter jusqu’au matin la fin de l’atonie de l’âme et à plus forte raison de deux cœurs.
Mais je n’ai rien dit. Je me suis tu. J’avais peur de les déranger.
Oui, je peux dire que j’étais là quand ils se sont rencontrés. J’étais là quand ils ont échangé leur premier sourire. J’étais présent quand ils se sont trouvés. Et j’étais derrière eux quand ils quittèrent ce train pour suivre un chemin inconnu. Et plus tard, je fus encore là quand septembre se chargea de leur rappeler que tout s’achève et que rien ne dure sauf la déréliction, que le bonheur peut tenir un petit mois mais que la solitude est une carne qui n’en finit pas de pourrir. J’ai assisté au début, et j’ai connu la fin, vingt jours plus tard, sur un quai semblable à celui où je les ai quittés. Ce qu’ils ont fait pendant ces vingt jours n’appartient qu’à eux mais je vous le livre sans gène. Je vous offre vingt jours de plaisirs et de joies.
4
Les premiers bonheurs, Gabriel et Guilhem les vécurent dans une chambre d’hôtel. Eux qui ne savaient pas une heure plus tôt ce qui allait leur fondre dessus comme la pluie sur une terre desséchée, eux qui ne savaient pas qu’ils étaient en train de vivre un de ces moments qui ne peuvent s’oublier, ils ont marché, dans un même mouvement vers l’entrée jaune et grise de l’Hôtel de la gare, sans échanger un mot, sans même oser un regard l’un sur l’autre. Lorsque la porte de verre a glissé pour s’ouvrir devant eux, ils ont souri, chacun pour lui-même et se sont avancés d’un même pas. L’hôtesse derrière le comptoir, ne s’étonne plus de rien depuis des années et les deux solitudes en train de sombrer ont pris le minuscule ascenseur pour rejoindre une chambre aux rideaux de cretonne à fleurs et au dessus de lit de faux velours.
Là, ils ont posé leurs valises, ignorant que ce geste était symbolique, puis se sont regardés longuement dans les yeux. Il n’a plus fallu qu’un instant pour que leurs mains s’avancent et que leurs lèvres se rencontrent dans un geste d’une évidence imparable.
Les heures qui ont suivi n’ont connu que le froissement des draps, n’ont perçu que des « oui » répétés sur de multiples tons et la nuit est délicatement descendue les laissant dans une pénombre où des mots ont enfin pu s’échanger.
Ne souriez pas si leur dialogue vous parait d’une immense platitude. La poésie est une grâce qui demande sérénité.
- Je suis bien.
- Je sais maintenant que je t’attendais.
- Enfin...
Nulle place ici pour des discours réfléchis et des égards pour les contraintes de la vie hors de cette chambre. L’instant. L’instant seulement. Gabriel et Guilhem, deux êtres fusionnaient dans un présent sans mesure.
Avec l’apaisement, le sommeil est venu. Il n’a été entrecoupé que de gestes tendres comme aucun des deux n’en avaient jamais osé. Ils vivaient la surprise d’une intimité limpide et ne rêvaient que de ne plus voir le jour se lever.
Le jour se leva pourtant. Et l’aube les a trouvés encore enlacés. Il fallait se rendre à l’évidence : la vie ne s’était pas arrêtée autour d’eux comme en témoignaient les conversations bruyantes des femmes de ménage dans le couloir de l’hôtel.
- On s’en va, dit Gabriel.
Guilhem n’a pas posé de question. Toute discussion aurait rompu le charme et ouvert la porte à la réalité qui les assiégeait. Ils se sont levés, ont ramassé leurs vêtements épars sur la moquette élimée et bientôt sont sortis de l’hôtel, leur valise à la main. A la gare routière, Gabriel est monté dans un car et devant le regard interrogatif de Guilhem, a sorti de sa poche un trousseau de clefs.
- La maison de campagne de mes grands-parents nous attend.
Ils y ont passé, sachez-le, plus de deux semaines, ignorant le jour et la nuit dans un premier temps, se nourrissant de tout ce qu’ils trouvaient dans les réserves de la cuisine et découvrant que la vie peut être simple lorsqu’on se laisse aller à l’accepter comme elle vient.
Et puis...
Et puis, progressivement les méandres de la personnalité de l’autre ont commencé d’apparaitre.
5
Un matin, au bout du vingtième jour, Gabriel, les yeux encore remplis de sommeil, étendit son bras pour enlacer Guilhem avant d’aller fouiller dans les réserves afin de préparer de quoi se nourrir. Chaque jour, il faisait de nouvelles découvertes qu’il prenait plaisir à accommoder dans « des créations gustatives et gourmandes à souhait ». C’est ainsi que pompeusement, il annonçait le menu du jour à Guilhem lorsqu’il revenait, plateau à la main dans la chambre. Celui-ci fermait les yeux et disait «Laisse-moi deviner». Il trempait son doigt et inventait des mots inconnus et colorés pour qualifier ce qu’il goûtait. Gabriel répondait par la négative jusqu’au moment où il disait à Guilhem «si tu donnes ta langue à Gabriel, tu pourras ouvrir les yeux et tu auras un gros câlin». Ils riaient alors comme des enfants en mangeant avec leurs doigts, collés l’un à l’autre, dans un appétit d’eux-mêmes qui semblait insatiable. Mais à sa grande surprise, Gabriel découvrit une place vide et froide. Guilhem avait disparu.
Gabriel sauta du lit, enfila une robe de chambre, celle de sa grand-mère en pilou et gagna rapidement la cuisine, pensant surprendre Guilhem en train de cuisiner quelque chose, une grande première dont il se régalait déjà.
Guilhem se disait artiste et rechignait, depuis leur arrivée, aux tâches ménagères. Un jour où Gabriel lui avait dit « Cela me ferait plaisir si tu me préparais un repas », Guilhem avait répondu « Je suis un musicien au service de l’humanité souffrante ; tu peux comprendre que je ne peux pas m’abimer les mains à des tâches ingrates ». Gabriel avait été surpris et face au regard attendri de Guilhem, il avait fondu et lui avait doucement embrassé les mains. Guilhem s’était rapidement écarté. Il supportait difficilement ce besoin incessant de tendresse de Gabriel qui le lui avait gentiment reproché.
« J’aime bien quand tu me baises, j’en redemande mais si tu le faisais avec tendresse, ce serait encore mieux et j’en voudrais encore plus ». Guilhem avait répondu « c’est à prendre ou à laisser ». Et Gabriel de dire « je t’apprendrai, il y a toujours une première fois » mais Guilhem avait rétorqué « je n’ai pas envie d’apprendre la tendresse ».
Cuisine vide. Gabriel se dirigea, affolé, vers le salon pour y découvrir son Guilhem. Celui-ci était déjà habillé et assis, hiératique dans un fauteuil Voltaire.
Avant même que Gabriel n’ouvre la bouche, Guilhem se leva et lui dit :
- Je dois partir. La musique me manque. J’ai besoin de retrouver ma tribune, d’entendre l’orgue de Saint Hilaire frémir sous mes doigts. Je n’en peux plus de cette solitude à deux.
Gabriel sentit monter des larmes avant de dire :
- Solitude à deux. Cela veut dire quoi ? Hier soir encore, tu murmurais que tu étais bien.
- Hier soir, nous étions ivres, je ne m’en souviens même plus. Et tu devais bien te douter que cela ne durerait pas des lustres. Tout a une fin.
- Une fin, c’est impossible répondit Gabriel en pleurs. Tu ne peux pas partir comme cela, on est bien ici tous les deux. Tu as pensé à moi, je ne peux plus vivre sans toi.
- Ne recommence pas à jouer les jeunes filles, lui répondit Guilhem le regard impassible. Cela me fatigue et tu me fatigues avec ton besoin d’amour, de tendresse permanente. Fais preuve de courage au moins une fois. Et puis, d’ici quelques jours, ça passera.
Gabriel crut entendre son père, sa mère, son oncle Paul. Un flot de haine le submergea et il cria:
- Arrête de te prendre pour Dieu et de croire que tu peux sauver le monde avec ta musique, juché sur ton orgue!
- Tu n’as rien d’un héros, je m’ennuie avec toi! hurla avec mépris Guilhem avant de claquer la porte. Et Gabriel se recroquevilla sur le tapis du salon en suçant son pouce.
6
Pelotonné ainsi, Gabriel ne réagissait plus. Les minutes puis les heures s’écoulaient. L’odeur rassurante du tapis ancestral se faufilait par ses narines et s’insinuait dans tout son corps. Ainsi apaisé, il lui faisait l’amour avec tendresse et dévotion. Il semblait qu’il n’arrêterait pas de se repaître de ce corps, de ses effluves. Il se régalait de son visage mystique, presque absent qui se crispait soudain sous ses caresses plus précises. Gabriel était le plus heureux des hommes. Plus rien n’avait d’importance, ainsi la fin d’été n’existait plus. Nul, à part moi, ne sut combien de temps dura cette lente descente vers la folie intérieure. Il entama une sublime et douce agonie. Au moment de rendre son dernier souffle, ne pouvant lâcher son étreinte il vit son oncle lui apparaitre.
- Non mais ce n’est pas possible. Tu le fais exprès ou quoi ?
Puis la fraîcheur automnale emplit son corps définitivement. Il ne verrait pas ces maudites fêtes de fin d’année ponctuer son désespoir.
Quand les gendarmes arrivèrent, j’étais là. Quand ils sortirent le corps je ne pus réprimer mes larmes. La fleur que j’avais vue se déployer dans ce train n’était plus. Je détournai le regard, et aperçu derrière la petite fontaine une silhouette grise. Il s’agissait de Guilhem.
Guilhem était là, immobile comme statufié. Il était venu lui demander pardon. Il voulait lui crier son amour, et lui expliquer ses attitudes et ses sentiments contradictoires. Qu’avait-il fait ! Pourquoi ? Marsyas avait pris le dessus, à l’appel des grandes orgues. Il avait voulu défier son Apollon. Il le savait à présent. Son orgueil avait une nouvelle fois été le plus fort, il était écorché. Il se pencha et regarda les eaux troubles de la fontaine comme pour chercher un chemin aux travers des méandres de ses sentiments confus. Comment continuer, avancer sans lui ?
7
Une sensation étrange de légèreté m’envahit cependant alors même que je voyais Guilhem désorienté, désorganisé. Je savais tout de lui, j’avais tout vu des moments passés avec Gabriel. Parce que j’étais Gabriel, ou plutôt l’esprit de ce dernier. Le corps inerte que je voyais c’était moi : j’étais en suspension au-dessus du monde, comme je l’avais été dans le train, puis durant les jours passés dans la maison. J’étais à la fois l’acteur et le commentateur de cette histoire. Mais ce qui aurait dû me faire penser que j’avais atteint les rivages de la folie ne me troublait pas. Je profitai de cet étrange état pour observer Guilhem : je vis un petit garçon seul au monde, comme ces enfants photographiés durant l’Exode, perdus sur les bords des routes après la mort aussi soudaine que violente de leurs parents.
Et ce visage qui avait été si dur, si clos quand il m’avait laissé, devenait progressivement d’une douceur incroyable, les traits s’étaient assouplis, le chagrin qui ne s’exprimait pas se lisait dans le battement des veines de ses tempes, et je sus à cet instant qu’il pleurait à l’intérieur.
Ainsi, celui qui m’avait abandonné, celui qui m’avait jeté dans le vide éternel montrait des signes d’une telle humanité, que je fus à mon tour troublé. Je n’avais donc rien vu de lui pendant tous les moments ; je l’avais jugé mais de quel droit ? Et de quel droit peut-on juger les autres ? Que sait-on de leurs batailles, de leurs peurs ? Je n’avais vu qu’un être fait de plaisirs, et je découvrais la sincérité nue d’un homme face au désastre.
Je m’étais senti trahi, et je me rendais compte que peut-être, et je dis bien peut-être, il m’aimait à un niveau qui m’était étranger et que quelque démon l’empêchait d’exprimer pleinement. De surcroît, je n’avais rien compris, concentré sur mes petits arrangements, mon égocentrisme de pacotille, pleurnichant comme une petite fille qui n’a pas eu ce qu’elle désire. Je le vis s’approcher de ma mère qui était présente (sans mon père, ce qui me parut étrange), lui adressant ce qui devait être une formule d’usage, mais au petit sourire en coin de celle-ci, il lui dit certainement de belles paroles.
Je compris alors que l’amour n’est pas une forme intangible, définie, réglementée, mais une expression aussi unique qu’un brin d’ADN, et qu’il existe autant de manière de le vivre que d’êtres humains. Mais voilà, la vie avait fui comme un vieux lave-vaisselle et je me retrouvai décorporé, flottant comme les anges que l’on voit dans les peintures classiques, avec malgré tout mes cinq sens, ce qui était étrange, même si personne n’étant revenu des rivages du Styx, personne ne pouvait savoir.
Soudain je sentis comme un tremblement, qui commença légèrement sur mon épaule avant de se propager à l’ensemble de mon corps, et la scène que je venais de vivre s’effaçait à toute vitesse comme si j’étais dans un songe.
Ce tremblement corporel trop réel me gêna et m’envahit d’un sentiment d’inconfort. La surprise était de taille, le passage de l’éther à la réincarnation fut brutal et mit fin à mon cauchemar.
En fait, je m’étais endormi, épuisé, ravagé par le chagrin. Et Guilhem me secouait l’épaule pour me sortir définitivement de ma morbide torpeur. Mes yeux eurent beaucoup de difficulté à faire la mise au point. Mon esprit refusait la réalité qui s’offrait à moi. Était-ce possible ? S’agissait-il vraiment de lui ?
- C’est toi Guilhem ?
- Oui c’est moi. Relève-toi. As-tu vu dans quel état tu t’es mis ?
- Je ne comprends pas, j’ai dû m’assoupir. Et…
- Excuse-moi, mon ange. Il faut que je te parle.
Et Guilhem de vouloir m’expliquer que cette soudaine passion pour moi l’avait horrifié. Il n’avait pas pu admettre de ne pas pouvoir contrôler son corps et son esprit. Ce vil sentiment, bien qu’inconnu, ne pouvait l’atteindre, lui le méticuleux, le mélancolique, le laborieux vecteur du divin, « le musicien du silence de Dieu ». Ce coup de foudre avait été trop violent, trop évident, et la seule échappatoire avait été la fuite, avant de réaliser son manque de courage.
- Arrête ! s’il te plait ! J’ai tout compris. Je t’ai vu. Je sais maintenant qui tu es !
La schizophrénie transitoire de Gabriel lui avait permis de découvrir la véritable personnalité de Guilhem. Derrière cet être élitiste et obscurci existait l’homme qu’il aimait et qui l’aimait. Il l’avait vu, l’avait perçu, même reniflé. Cette réalité manifeste lui sautait maintenant aux yeux. C’est alors que lui vint une idée. Il ne voulait pas le perdre à nouveau, mais ne voulait pas l’aimer contre sa volonté. Comme il sentait le retour de Guilhem fragile, il imagina une suite à leur histoire. Une suite qui pouvait s’avérer ne pas en être une.
C’était le seul risque à prendre.
8
Une suite singulière, de celles que l'on écrit à quatre mains. Une suite sans grande manière pour tenter d'ancrer ce qui peut l'être encore. Gabriel, avec sa secrète tendance à l'emprise, décida de la prochaine année. Il expliqua la nature de sa décision à l'être aimé. Il lui imposa ce délire d'une année d’absence. "Comprends-moi bien, professa Gabriel, c'est un sabbat nécessaire pour une renaissance à deux. Imagine une période de purification, de lavement spirituel et sentimental. C'est ce chemin qu'il nous faut accomplir. Nous avons trop bercé l'autre de ses illusions."
Guilhem resta pensif mais ne voulut pas entrer à nouveau dans une vaine bataille avec son dictateur. Aux conditions posées, il balbutia une seule volonté:
"Tu n'es même pas sûr de vouloir m'écrire, tu laisses cette option just in case mais je veux te lire et je voudrais lire tes préparations culinaires au moins chaque mois avant nos retrouvailles ferroviaires."
Une année de cuisine chimérique en somme. Ne pas attendre des lettres qui s’épanchent. Se parler par les mets, manger les mots. Transposer avec amour : « Je n'aime pas faire la cuisine mais j'aime la déguster. »
Après la digestion de cette consigne, le choix du fromage se fit vite sentir. La saveur du roquefort sur une tartine de pain. Il y a d'abord le croquant de cette croûte légèrement farineuse. Un morceau très cuit pour laisser en bouche cette sensation de brûlé que vient apaiser la blanche mie et la ronde saveur du lait de brebis. Il y a ce bleu aussi, cette céleste moisissure, ce pain arrivé en bout de course, un appel d'après le comestible.
La lettre suivante décrivait le verre de vin de Montpeyroux qui accompagnerait cette tartine. La ronde éclaboussure de ce sang juste tiré. Cette note crayeuse de fonds du tan, l’assèchement immédiat de l'alcool déployé.
Un peu de confiture de coing (Oublie cette gelée commerciale !). Découvre la saveur du fruit confit d'amour pour son sucre. La recherche opérée par sa macération. Le déploiement de ce jus jaune et sucré, de ce fruit qui sans cuisson ne peut te régaler.
D'une blanquette de veau, je veux t'impressionner. Une sauce légère pour confire la viande. Les blanches fibres de tendresse de ces cubes carnés. Les petits champignons, qui vont accompagner, rejetteront leur eau dans ta bouche affolée.
Saveurs d'un chocolat, aux reflets d'ambre clair. Astringent comme le corps de ce jeune rebelle. Tu le boiras sans sucre pour profiter de sa palette raffinée.
La dernière lettre fut celle de l'ortolan, petit volatil à consommer entier. Gabriel prit un plaisir particulier à la description de ce mangement. Chacun des carreaux de la serviette devant cacher le croustillant spectacle fut décrit par le menu. Rien ne vint cependant couvrir le bruit sourd des petits os qui craquent sous la dent. Rien n'étouffa l'appel des viscères délicatement écrasées par la langue. Le plaisir d'un rituel
interdit. « Imagine un peu ce solide repas dans un Orient Express de l'amour. »
9
En introduisant son billet dans la machine à composter, Gabriel essaie de ne pas penser. En lui des sentiments contradictoires se font la guerre. Certes le désir de revoir Guilhem est bien là. Et d’ailleurs n’est ce pas lui, Gabriel, qui a fixé les règles, cette année sans se voir, avec, à l’époque, une confiance aveugle dans l’avenir. Mais il entend aussi une autre petite voix qui lui dit : Tu es allé trop loin. Tu as trop demandé à Guilhem. Regarde, tu lui as écrit régulièrement comme il le souhaitait, mais as-tu reçu la moindre lettre en retour ? Non, rien, pas une ligne, aucun signe de lui. Alors qu’espères-tu ?
Et le voici maintenant sur le quai, attendant l’apparition de Guilhem à la fois comme un miracle et une évidence. Un soleil écrasant lui fait mal aux yeux et Gabriel met sa main en visière sur son front pour regarder autour de lui. Rien. Personne. Le quai est désert. Au loin un employé grille une cigarette clandestine appuyé contre un petit édifice de briques. Au dessus des rails les images tremblent tant la chaleur est forte.
Soudain une porte bat derrière Gabriel. Il se retourne et le sourire qu’il esquissait se fige. Une femme entre deux âges dont la silhouette ressemble étrangement à sa mère, marche droit vers lui. Elle s’arrête à quelques pas, le regarde silencieusement puis lui déclare :
- Guilhem ne viendra pas.
Alors elle tourne les talons et lance « Suivez moi et vous allez comprendre. »
C’est à cet instant qu’une annonce fait sursauter Gabriel. Une voix préenregistrée sort d’un quelconque haut-parleur pour annoncer: "Nous arrivons en gare de Saint Pierre des Corps. Veuillez vérifier de ne rien oublier en descendant du train."
Gabriel a été réveillé en sursaut par cette voix. Il est encore dans un demi-brouillard lorsqu’il réalise qu’il a rêvé pendant tout le trajet et que toute cette histoire n’est que le fruit de son fantasme né de la contemplation du garçon qui lui fait face dans ce train.
A cet instant le dit garçon se lève et sans un regard pour Gabriel saisit son sac et s’éloigne pour quitter le train. Gabriel le regarde disparaitre et pousse un soupir discret mais profond. Il découvre alors sur ses genoux un morceau de papier plié en quatre qu’il ouvre avec une certaine inquiétude.
«Bonjour, je m’appelle Wilhem. Voici mon numéro de téléphone...»

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