BIENVENUE !

BIENVENUE !
Pour cette deuxième saison, les Télé-Graphistes se sont lancés dans une nouvelle expérience : le récit à plusieurs voix. Huit histoires se sont construites progressivement, chacun, selon les mois, ajoutant un nouvel épisode à l'un des récits. Ainsi, chaque Télé-Graphiste aura participé à l'avancée de chaque texte.

Un cargo pour Compostelle

   
1
   Quand vient la fin de l'été, vient pour les mortels le temps des rêves et de leur achèvement. Les amours de vacances sont sur leur fin, les illusions s'envolent. Il ne m'est plus permis de divaguer des heures avec les libellules en regardant les garçons fripons. Cette lumière me manquera pour toute une saison. J'aimais à embrasser la mer, revenir sur mes choix, oublier ce monde distingué.
L'autre soir, après un dernier plongeon, j’ai retrouvé mon antre. Au détour d'un papier que j'avais laissé traîner avant recopiage, j’ai relu mes « grands projets ». Des idées folles qui viennent quand plus rien ne va, que la vie me rappelle avec brio qu'elle doit être vécue. En premier lieu, il y a ce rêve récurrent et polyglotte. Je veux apprendre l'arabe, le chinois, l'allemand, le brésilien... Ensuite, il y a quelques listes plus décousues les unes que les autres:
- refaire ma vie pour devenir médecin,
- partir vivre en Suisse et prendre la nationalité de cette peuplade curieuse qui parle mes langues rêvées,
- changer de sexualité pour voir,
- vivre nu,
- muscler mon corps pour changer d'apparence.
Dans la même veine, je m'inscrirais au cours de lutte gréco-romaine, chose impensable pour quelqu'un comme moi. Côté lectures, je voudrais refuser la production littéraire d'après 1780. Placer mon esprit dans ceux du XIXe pour lire les classiques d'alors. Sur un autre feuillet à moitié arraché :
- voyager en cargo vers Malte,
- visiter les Pays-Bas, leurs musées et leurs caves pleines de turpitude,
- aimer mieux mes proches,
- découvrir Cadix, m'imprégner du passage de Sarah en ces lieux,
- me marier avec Camille,
- me prostituer à Berlin,
- devenir raciste pour de vrai, lire tout Richard Millet et Renaud Camus, aimer ce verbe haut et nauséeux.
Un mélange d'ouvertures et d’égoïsmes bruts. Au-delà de ces fuites sur petits papiers, j'avais le désir impérieux de vivre intensément, de faire mien ce précepte de « Moins, & meilleur ». Pour oublier ces listes incohérentes, je suis parti derechef pour Compostelle. A la maison, j'ai couvert mes quelques objets fétiches avec les draps qui restaient après le passage d'Emmaüs. J'ai déposé la plupart de mes vêtements dans des « colonnes à habits ». J'ai tout débranché. Envoyé mon courrier en poste restante. Fermé mes comptes en banque, liquidé mes maigres crédits. C'est avec un tout petit baluchon que j'ai pris la route.

2
   Le point de départ de mon périple, je le connaissais. J’aurais pu le nommer « arrache-toi ». Le point d’arrivée, a priori, je le connaissais aussi, même si ma détermination d’arriver à Saint Jacques de Compostelle se mâtinait quand même d’une certaine acceptation de l’imprévu sans lequel il n’y a pas de vraie démarche d’aventure. Entre les deux... Tout était possible et j’avais bien l’intention de ne pas rechigner sur les opportunités de découvertes, et même les plus incongrues.
Il restait que, dans ma tête, j’étais parti. Voilà. Je sais ce que je ne veux plus et je m’offre à l’inconnu qui fera de moi ce que je ne peux encore imaginer. 
Alors c’est de bon matin que j’ai refermé la porte de mon appartement derrière moi, tournant la clé comme j’aurais frotté la lampe d’Aladin. Et le claquement de la serrure a déclaré « Le passé est là derrière et tu ne pourras plus y revenir ». Mais quel bon génie allait apparaître je n’en avais nulle idée.
Il fallait maintenant sortir de Montpellier, ma ville d’adoption jusqu’à ce jour, ce qui manquait sérieusement d’intérêt. J’ai donc pris un car jusqu’à Grabels comme le conseillaient les divers guides que j’avais compulsés. Mon sac à dos posé sur mes genoux, je regardais le paysage défiler comme les pages d’un livre qu’on feuillette sans s’y arrêter. En même temps j’éprouvais un certain malaise de n’être pas parti à pied, comme si c’était déjà une première petite trahison de mon projet. Mais bientôt le car m’a déposé à son terminus et là, prenant mon sac sur mon dos, j’ai senti que les choses sérieuses commençaient vraiment. 
Pour atteindre la première étape que je m’étais fixée, Saint Guilhem le Désert, j’avais une trentaine de kilomètres à parcourir. Naïvement je m’étais dit que cela devait pouvoir se faire, même pour un sédentaire endurci comme moi. Naïvement aussi j’avais rempli mon sac d’un certain nombre d’objet dont j’ai commencé très vite à me demander s’ils étaient bien nécessaires...  Serai-je capable de marcher dans la direction que je m’étais fixée ?
« Personne n’est à la hauteur mais chacun peut faire un pas de plus chaque jour. » répétait un vieux sage dans une de mes lectures préférées. Cette pensée m’a rassuré et j’ai même souri un peu en regardant les collines dans le lointain.
De rares voitures passaient en sens inverse, sans doute des personnes qui partaient travailler en ville, et j’ai remarqué quelques regards surpris. Ce marcheur solitaire dans le gravier du bord de route était étrange.  Si étrange sans doute qu’une voiture plutôt rouillée, sans que j’aie remarqué son approche, s’est arrêtée quelques mètres après m’avoir dépassé. Au moment où j’arrivais au niveau de la portière avant, par la vitre baissée, une voix m’a interpellé.
- Je peux vous déposer quelque part ?
C’était un homme d’une trentaine d’année, l’œil bleu, les cheveux retenus par un bandeau à la McEnroe et le sourire jauni d’un fumeur invétéré. Je n’avais pas eu le temps de répondre qu’il entrouvrait sa portière comme si mon acceptation allait de soi. Et je me suis retrouvé embarqué en moins de deux. Un rapt imprévu. Mais après tout, n’avais-je pas décidé de donner sa chance au hasard et d’accueillir l’inattendu ?...
Il m’a dit s’appeler Sam et je me suis entendu lui répondre que moi c’était Samy, un prénom qui était sorti tout seul de ma bouche sans que j’y réfléchisse. Après tout, puisqu’une nouvelle page s’ouvrait, autant adopter une identité nouvelle. Lorsque je lui ai raconté mon choix de partir vers l’inconnu pour tenter de m’offrir une nouvelle vie, son rire ne m’a pas choqué. Il sonnait comme une sorte de complicité. Puis le silence s’est fait, silence meublé par les grincements de la guimbarde, une vieille 4L qu’il conduisait sans ménagements.
Après quelques kilomètres, j’ai enfin osé lui poser quelques questions. Il n’attendait que ça et s’est lancé dans le récit de son existence avec une certaine passion.
Sam vivait avec sa copine et quelques amis sur le territoire d’une propriété à l’abandon où ils avaient installé deux yourtes, et leurs activités se partageaient entre divers travaux d’entretien dans les environs, élagage d’arbres, remise en état de vieux murs et petites réparations dans les maisons de vacances de citadins peu portés sur les travaux manuels. Ils s’annonçaient comme « écolos » en rupture avec le monde de la ville et cultivaient leurs légumes ainsi, me sembla-t-il, que quelques plantes parfumées qui se consomment plutôt dans du papier à cigarettes.
Au fond de moi une voix murmurait  « Est-ce qu’une porte ne viendrait pas de s’ouvrir ? »

3
   L'endroit était charmant : une belle lumière éclairait le campement et les yourtes étaient assez spacieuses me sembla-t-il, même si ne connaissant pas trop le principe, je n'avais aucun recul pour juger de leur confort.
Sam me montra le lieu qui allait être le mien dans cet espace : un lit de camp séparé du reste du monde par une simple corde sur laquelle était suspendu un  rideau défraîchi qui me rappelait étrangement ceux du salon de ma grand mère.
Sam me précisa que le petit groupe n'allait pas tarder à revenir pour déjeuner et que nous devions nous atteler à la confection du repas tous les deux; il m'expliqua un peu les règles de la communauté, très fluides au demeurant mais un peu comme à l'armée, chacun à son tour était de « semaine » c'est à dire que l'intendance était confiée chaque semaine à un membre différent, les autres vaquant à des occupations plus ou moins laborieuses.
« C'est une manière de tendre vers une parfaite égalité » me précisa-t-il, « personne ne pouvant par ce système de roulement s'approprier le lieu, et tomber dans les travers bourgeois! » Sans comprendre exactement les tenants et les aboutissants de cette explication, je me lançais à ses côtés dans l'organisation et la confection du repas d'une frugalité qui correspondait à ce que je pouvais discerner de cette organisation communautaire. Il paraissait régner une atmosphère d'ascèse comme dans un couvent, mais mixte, donc certainement sexuel et parfaitement laïque.
Puis arrivèrent presque simultanément la « copine » et les trois garçons, Sam me précisa quand il les vit, que la « petite secte était au complet », avec un sourire légèrement diabolique. Le repas comme les présentations furent vite expédiés et l'on me proposa d'aller faire la vaisselle à quelques pas de là, dans une espèce d'auge en pierre qui servait d'évier, sauf que l'eau n'y arrivait que par porteur, c'est à dire avec le seau que l'on m'avait confié.
Et pendant ce temps-là, la petite bande semblait discuter de mon cas, peut-être de mon sort, sans que j'arrive à distinguer soit de l'hostilité, soit de la bienveillance à mon égard. Mais au souvenir du repas assez décontracté, mais taiseux, je n'avais aucun préjugé sur personne, mis à part Sam, que je commençais à appréhender et qui se montrait charmant depuis l'arrivée.
Ayant fini une tâche ménagère oubliée de ma modernité citadine (j'avais sacrifié à l'achat d'un lave vaisselle), je les rejoignis alors qu'ils faisaient une pause café/ cigarette étrange, qu'ils me présentèrent quand vint mon tour, et sur laquelle je me précipitais afin d'entrer dans le « mood », oubliant mon aversion pulmonaire pour les combustions herbacées. Une toux d'un autre âge me saisit, puis étant passé par toutes les couleurs, je ne dus mon salut que d’une huile que me fit respirer l'un des garçons : cela me remis d'aplomb, tout en commençant à surfer au dessus de mon esprit. Alors j'osais les regarder et les scruter. La « copine » devait être jolie mais se trouvait dans l'instant fort négligée; les garçons, virils et racés, certainement de bonnes familles mais en rupture de ban, m'intriguaient un peu plus: ils semblaient à la fois très complices, assez tactiles entre eux, et me regardaient en se marrant. Et quand Sam partit en voiture avec la « copine » vers un lieu dont je n'entendis pas le nom, je me retrouvai seul au milieu des trois. Ce fut le début d'un questionnement habile me contraignant à me dévoiler, comme si un trio de psychanalystes était en train de me faire accoucher. La fumée agissant comme un désinhibant, il me semblait que j'étais tombé dans un piège dont j'allais avoir du mal à me sortir, mais c'était peut être la première expérience initiatique de mon voyage !
Je décidai d'y plonger comme on plonge la tête la première dans l'eau rafraîchissante d'une rivière mais dont on ne voit pas encore le fond.

4
   Sans m’avertir, la nuit avait remplacé le jour. Nous étions tous les quatre assis en tailleur autour d’un feu de bois que Pedro (l’un de mes trois examinateurs) alimentait régulièrement de bûches et d’une sorte de poudre tirée d’un petit sac de jute qu’il jetait en pluie dans les flammes crépitantes. L’air était empli d’une odeur enivrante, et je ne sais, de la poudre perlimpimpinesque, de la cigarette prohibée ou du mélange des deux quelle en était la cause mais il me semblait que mon être se détachait de mon corps, que mon âme quittait son enveloppe pour s’asseoir à sa place. A cet instant magique et bien qu’il me semblât que je pouvais presque l’effleurer, la Galice me paraissait aussi loin que la plus vivace des étoiles mortes. Je ne savais pas encore que je n’irais pas à Compostelle ; du moins, pas cette année-là. Mais je m’en fichais : je n’avais jamais été autant en communion avec l’espace, et ce malgré la fourmi à deux têtes qui grimpait le long de ma jambe que je trouvais extraordinairement bleu citron.
   Alors, les garçons commencèrent à me questionner, lentement, avec une aménité sincère. Presque tout y passa : de mon lieu de naissance à mon fruit préféré en passant par le prénom de ma mère. Or, par un sort fabuleux, ce qui sortait de ma bouche sèche n’avait aucun rapport avec ce que je voulais dire : je souhaitais répondre Lyon, Michelle, cerise, mais je prononçais coquelicot, cerf-volant, Gilgamesh. Et ce que je chantais semblait combler mes juges.
   Mais il n’y avait pas que mes paroles qui se transformaient dans cette nuit volutée ; tout changeait, se tordait, se métamorphosait sans que j’en sois particulièrement étonné. Ainsi, mes trois guides prirent une autre apparence, l’un d’une truite en robe de gala, l’autre d’une flûte à bec, le troisième de Charles Darwin à l’âge de sept ans. Le jour se fit soudain, figé dans une aube écarlate, et je me retrouvai à l’orée d’une forêt de dragonniers dont les houppiers, serrés les uns aux autres, formaient un ciel chartreux. Devant moi, à quelques pas, un panda noir et jaune parlant le vieux créole semblait m’attendre. Je décidai de le rejoindre.

5
   Je le rejoignis, léger, aérien. Je flottais au ras des herbes folles qui ondoyaient sous une pluie d’étincelles argentées. L’animal me tendit la main, je me sentis envahi par une onde de chaleur apaisante et rassurante. Je ne me posais plus de questions existentielles, alors que celles-ci me tourmentaient encore ce matin et motivaient mon départ. Cette contradiction aurait dû m’installer dans un sentiment inconfortable. Là,  non,  au contraire je vivais ce moment irrationnel et chamarré avec plénitude. Je répondis béat au sourire que me tendait mon nouvel ami le panda antillais. Fugacement un de mes tourments traversa mon esprit,  je n’ai pas inscrit le créole sur ma liste… Aussitôt une nouvelle pluie argentée s’agita devant mes yeux. Cette fois je ressentis sa douce chaleur qui se répandait délicatement sur mon visage détendu. Je fermai les yeux, pour mieux vivre mon extase. Je les rouvris surpris, face à Sam. Celui-ci, penché sur moi m’aspergeait le visage d’eau tiède avec attention. En fait de Panda et d’étincelles argentées, il ne s’agissait que de mon chauffeur affublé d’un pull zébré noir et jaune avec une bassine d’eau à la main. Je finis par m’endormir, bercé par les paroles apaisantes et amusées de mon soignant.
J’ouvris les yeux, à l’étroit dans mon lit de camp. Pas un bruit ne me parvenait de derrière le rideau. Ce n’était pas le « verbe haut » mais d’avoir aimé l’herbe qui me rendait nauséeux. Je décidai, tout de même, de me lever. Toute la fine équipe semblait avoir déserté les lieux. Je préparai un café puis décidai de le boire dehors. Devant les yourtes, à 360°, le paysage s’étendait. Le soleil de ce début de septembre commençait à décliner derrière le relief typique de moyenne montagne. La lumière orangée inondait le terrain. J’aperçus au loin Sam les bras chargés de bois. Il arrivait d’un pas vif et alerte, sourire aux lèvres, toujours vêtu de son horrible pull « pandesque ».
Après s’être assuré de la qualité de mon sommeil et surtout après m’avoir  gentiment chambré au sujet de mon expérience spatio-temporelle, il entreprit de ranger le bois et, je m’entendis lui dire : «  il y a toujours une première fois… ».
Il ne s’étendit pas davantage et m’expliqua que les garçons étaient partis acheter  du matériel sur Montpellier. Quant à Marie c’était sa semaine d’intendance, elle se chargeait aujourd’hui des courses et de la laverie. « J’ai un service à te demander, me dit-il avec un sourire franc, nous avons décroché un chantier important près du Pont du Diable et nous aurions besoin de deux bras supplémentaires. »

6
   Maintenant complètement dégrisé, cette demande « d’embauche » me rendit d’abord perplexe. Est-ce que tout cela aurait été subtilement calculé  pour  pouvoir répondre aux besoins du chantier? Je tentais d’évacuer rapidement cette hypothèse  en regrettant une réaction de méfiance de type beaucoup trop petit bourgeois.
Après tout, ils m’avaient accueilli, logé et nourri, et m’avaient fait découvrir de nouvelles sensations. Je n’avais donc rien à leur reprocher  et un service en échange ne me paraissait pas anormal. En même temps je dois bien l’avouer, je ne regrettais pas ma soirée d’hier et prolonger le séjour ne me déplaisait pas. Compostelle pouvait bien attendre quelques jours de plus.
C’est donc avec un grand sourire que j’acceptais de participer aux travaux. Sam n’eut pas l’air surpris mais reçut ma réponse comme une évidence. Il me proposa de me montrer le chantier.
Je connaissais le pont au diable pour avoir fait depuis Montpellier l’indispensable visite de Saint Guilhem et ne gardais pas un bon souvenir de ce site mélange de Saint Trop, de Saint Paul de Vence et du Mont Saint Michel. Par contre, travailler dans les gorges de l’Hérault, ça oui ça me branchait. Encore faut-il les atteindre. Nous avions roulé hier un petit quart d’heure jusqu’au campement et j’ignorais si nous étions loin du chantier. Je fus donc surpris de partir à pied avec Sam à travers la garrigue. Après quelques minutes de marche nous nous trouvâmes à l’aplomb de la rivière en haut d’une falaise d’où l’on pouvait apercevoir la route et le fameux pont.
Il s’agit, me confia Sam, de dégager les arbres qui ont poussé sur les rives entre les rochers et qui causent des dégâts lors des crues d’automne. Devant mon air inquiet il jugea bon de préciser : On descendra par la route avec la 4L, par là ce n’est pas le chemin le plus pratique mais d’ici on pourra communiquer avec le chantier.
Joignant le geste à la parole Sam sortit de la poche de sa chemise un petit miroir  et ayant capté le rayon du soleil le dirigea vers le pont. La réponse ne se fit pas attendre. Nous reçûmes en retour plusieurs éclairs lumineux preuve que notre présence avait bien été repérée.
- Bien, le système fonctionne. Rentrons, Marie a du revenir et les autres ne vont pas tarder. Cet après midi on descendra au pont préparer le travail qui débute demain. Il y en aura bien pour un mois.
Cette dernière remarque me fit tressaillir. Je n’avais pas imaginé rester si longtemps et me dit que repartir en octobre risquait de me faire parcourir un chemin de Compostelle sous la pluie. Je suis certes volontaire et un peu entraîné à la marche mais d’un masochisme limité. Il faudra bien que je trouve un moyen pour limiter mon séjour.
De retour au campement Marie était effectivement en pleine cuisine. Elle m’accueillit par un joyeux "Tiens, tu es encore là ; tu as bien fait de rester."
Cette réflexion me mit du baume au cœur, mais à force d’enchaîner les petits instants de plaisir les uns derrière les autres je compris que je risquais bien de modifier mon programme et de renier mes intentions premières. J’avais l’impression d’être un bouchon sur l’eau suivant les vagues et sans prise personnelle sur ma propre vie. Il faudrait réagir.

7
   Pour l'heure, je me résignais au travail manuel. Depuis longtemps, je voulais éprouver mon corps, lui faire dominer mes pensées. J'avais lu ce bouquin d'un prof de philo américain qui avait tout largué pour réparer des bécanes. Lui, il avait décidé un jour de faire corps avec sa passion. Apparemment, il a laissé place à cette idée fixe dans sa pensée cartésienne. Il avait bel et bien mûri ce choix et en avait éprouvé les conséquences : il serait mécano. Pas mille possibilités, seules les bielles et la graisse de moteur le régalaient d'avance. Le parfum du garage devait prendre pour moi des allures de nature et de lit de rivière. Les odeurs tourmentées de la petite vase quand on plonge la tête dans le lit du cours d'eau. Une odeur un peu trop proche des remugles, de la terre avariée ; trop humide, incapable d'absorber les sueurs.
Je me mis à aimer le bois, à le découper avec prévenance. À comprendre les conséquences immédiates de mes actes sur les crues toutes proches. Me sentir utile et en harmonie avec cet espace vaste et menaçant. Nulle trace d'équivoque avec mes compagnons, pas le moindre débordement, nos corps dévoués au travail salvateur.
Le peyolt n'avait déjà plus les vertus du premier soir mais maintenait mon esprit en création. Les rapports avec mes camarades étaient pour moi entièrement nouveaux. Ni vouloir-posséder, ni poseur obsédé. Peut-être l'une des premières fois où je me fichais du regard d'autrui, de son avis sur ma manière d'être et de vivre avec lui. Cela dura le temps qu'il fallut, jusqu'aux premières neiges, qui furent abondantes cette année-là.
J'avais fait mes adieux à mes inénarrables compagnons, mes fidèles amis, ceux que l'on peut quitter sans crainte de ne jamais les oublier. Ceux qui restent pour toujours, comme semés dans le cœur. Trois mois d'enseignement sans professeur.
Je ne voyais aucun reniement dans mon parcours. Il s'achèverait plus vite qu'imaginé à son commencement. A quoi bon accumuler les rencontres si je ne leur laisse pas la place de grandir et de s'affiner ? Une première joie perceptible : j'avais fait mien le temps. Je domptais à nouveau mes attentes, j'étouffais peu à peu le consommateur vorace.
Mes divinités reprenaient leur place. Je remerciais l'eau, saluais le jour. C'est en marchant vers l'Espagne que je pris conscience de ce nouvel éveil. Les exaltés de Saint-Guilhem m'avaient poliment recentré.

8
   Le trajet vers Compostelle par ce que l’on appelle la route d’Arles passe bien par Montpellier et Saint Guilhem mais bifurque ensuite vers le nord pour rejoindre la route du Puy. C’est donc vers Castres que je me dirigeais en rattrapant la route de Lodève. Je devrais y être ce soir et poursuivrai vers Saint Pons de Thomières, la ville des tailleurs de pierres, dont on dit que les trottoirs sont pavés de marbre.
C’est fort tard que j’arrivais à  Lodève après m’être longuement abrité au prieuré de Saint Michel de Grammont en attendant que la pluie cesse. Elle n’a pas cessé.
Trempé malgré mon équipement d’apprenti baroudeur  je commençais à réaliser que mon séjour prolongé sur le chantier du Pont du Diable n’avait pas eu que des avantages pour mon projet. C’est décidé, dès demain je poursuis le trajet mais en stop. Après tout les rencontres de conducteurs compatissants peuvent bien valoir les autres.
A l’auberge dès le matin c’est le rendez-vous des livreurs et routiers de tous poils. C’est le boucher qui m’a prévenu.
- Pour aller vers Castres, ne prenez pas la petite route qui n’arrête pas de tourner, moi je passe par l’ancienne nationale, de l’autre coté du Salagou. Si vous voulez, je vous emmène. 
Les bouchers sont sympas. Celui-ci en particulier, rougeaud et grassouillet il se sentait d’attaque après son premier calva. Bon on y va.
Je n’ai jamais vu Saint Pons ; je me suis endormi dès les premiers kilomètres. Réveil en sursaut provoqué par un brusque coup de frein. La surprise est de taille, nous sommes à l’entrée de Béziers. 
- Je n’ai pas osé vous réveiller, vous dormiez si bien. Je me suis dit que de toute façon vous auriez plus de chance d’atteindre Toulouse en passant par l’autoroute.
Il est gonflé celui-là, gentil mais gonflé. Ne tenant pas à faire la visite des abattoirs malgré sa proposition, je lui demande de me rapprocher  du péage de l’A9 puisqu’il en avait décidé ainsi pour moi. Moi qui me flattais d’avoir apprivoisé le temps, d’en être devenu maître, il y a encore du boulot.
Deux heures d’attente à Bézier. J’en ai mare. C’est décidé je prends la première occasion. Bingo, ce sont deux étudiants qui vont faire leur plein de cigarettes à la Jonquera. Encore une fois ce n’est pas le chemin que j’avais prévu mais j’aurais au moins franchi la frontière espagnole. Il me faudra ensuite remonter vers le nord pour rattraper un itinéraire plus conventionnel pour Compostelle.
La Jonquera n’est qu’une agglomération de supermarchés et boutiques à touristes ; un vaste et triste centre commercial sans âme à l’opposé de ce que j’espérais pour mon périple. Seule petite compensation j’ai pu trouver facilement une carte routière pour envisager la suite du voyage. Il faut que je rejoigne Burgos et Léon. Le plus facile sera encore de rester sur des voies autoroutières donc direction Barcelone et Saragosse.
J’abandonne mes étudiants sans peine compte tenu de leur conversation limitée aux achats programmés et aux soirées alcoolisées. Cela ne m’intéresse plus. Aurais-je pris un coup de vieux ?
Le bilan de mes rencontres depuis le départ de Montpellier n’est pas si brillant. Hors mis mon séjour au Pont du Diable, aucune conversation avec mon boucher de Lodève et quasiment rien avec les étudiants. Compte tenu de l’itinéraire choisi, ou plutôt imposé par les événements, je place tous mes espoirs dans la rencontre avec les pèlerins lorsque j’aurais enfin repris la voie normale.

9
   Les pèlerins, c’est à Compostelle que je les ai rencontrés. Et le chemin de Compostelle, c’est en stop que je l’ai accompli comme je l’avais envisagé quelque temps plus tôt. Sans même lever le pouce, les voitures se sont arrêtées et les étapes se sont succédé avec tant d’harmonie que je n’avais rien d’autre à faire que d’en accepter l’augure. Outre le fait de me conduire, les gens m’offraient gîte et couvert sans rien demander en échange. Le simple mot de Compostelle semblait agir comme un filtre magique.  La veille de mon entrée dans la cité, une religieuse au volant d’une vieille Fiat 500 rouge m’avait déposé à 5 kilomètres de la ville dans un centre d’hébergement réservé aux pèlerins.  Une simple pièce d’identité avait suffi à me procurer une douche chaude, un lit dans une chambrée de six et deux sandwichs offerts par un autre pèlerin installé dans cette même chambre. Il s’appelait José et il était arrivé la veille après trois mois de marche non stop. José était radieux. Une joie émanait de ce garçon et il me disait l’avoir découverte durant son voyage. 
Cette même joie, je pensais l’avoir éprouvée quelques jours plus tôt grâce à l’un de mes chauffeurs. Il m’avait proposé de fumer un drôle de mélange fait de tabac roulé et d’aspirine en poudre. Après avoir tiré quelques bouffées, j’avais été pris d’un fou rire qui avait duré une bonne partie de la journée. Je riais sans savoir pourquoi et ce rire était tellement bon qu’il me donnait des ailes au point de me sentir si fort que tous mes projets me revenaient en tête et me semblaient facile à réaliser. Le réveil fut plutôt difficile et j’en avais conclu qu’il était temps que j’arrête de déconner pour revenir à ce qui était important pour moi.
Le lendemain matin, accompagné de José, j’entrai dans Compostelle quasiment déserte. Arrivés dans la basilique, il me proposa d’assister à un office dans la crypte où étaient conservés les ossements de Saint Jacques. Et lors de cette célébration qui baignait dans les effluves de l’encens, j’entendis une petite voix qui me dit « C’est bien, tu as fait le chemin en acceptant de tout lâcher et de prendre ce que la vie t’a offert tout au long de ton voyage. Tu peux rentrer, habité par cette même joie qui vient du cœur comme celle de José ». 
Je sortis de la crypte bouleversé et je racontai à José ce qui venait de m’arriver. Il me dit que trois jours plus tôt, il avait entendu cette même voix alors qu’il marchait et que depuis, la joie ne l’avait plus quitté. Avant de nous séparer, José affirma que nous étions chanceux. La vie nous avait souri et tout ce que nous avions à faire c’était de sourire à la vie et de la remercier. 
Le voyage de retour fut aussi simple que l’aller. A peine avais-je levé le pouce qu’un camion s’arrêta. Le chauffeur, un costaud aux épaules larges et à la voix rauque me dit qu’il allait en France à Montpellier. En montant dans la cabine, je me suis dit « encore un bof de routier ». Une idée reçue qui allait prendre du plomb dans l’aile et moi une leçon d’humilité et de tolérance. En fait ce type était un vrai gentil et à ma grande  surprise, lorsqu’il me déposa à l’entrée de Montpellier le lendemain, j’avais l’impression de le connaître depuis toujours. Il était curieux de tout, simple et gai. Au moment de prendre congé, il m’invita à refaire la route avec lui si, un jour, j’en avais envie. Puis en me regardant dans les yeux, il me dit « N’oublie pas, un des grands secrets de la vie pour être heureux, c’est de retrouver la joie de l’enfant qui est en nous ». Et là-dessus, il démarra dans un grand éclat de rire.

10
   A Près-d'Arènes, entre le Novotel et le Quick, non loin de la station Total Access et les carrelages Aubade, l'arrivée en ville fut rude. Alliance de franchises bon teint et d'architecture poubelle dépeinte par Rem Koolhas. Les rames du tram se succédaient pour alimenter les quartiers des consommateurs repus rentrés des courses du samedi. La médiathèque Lorca étant déjà fermée, il ne put retrouvé le passage d'Heidegger évoqué par Pedro, le chauffeur aux membres épais. Habitant l'autre bout de la ville, Samy prit sont maigre bagage et s'en alla le cœur altier au devant de ses contemporains. En un éloge de la marche, il rejoignit sans encombre le Plan des 4-Seigneurs et ses riches atours.
Certes les hauts murs ne facilitaient par les échanges avec ses voisins. Les clapotis des piscines étaient nombreux en ce début d'été. Nombre de grands-parents hagards maternaient les gosses de leur progéniture partie en week-end d'intégration (team-building) avec leurs collègues enthousiasmés. La clef était toujours dans le seau du jardin-potager retourné sur un étron en plastique avec une large cavité. La clé sécurisée P315 de chez Schindler actionna fermement les pistons du loquet et les rouages du barillet.
Les rayons du soleil frappaient par la rosace de l'entrée-cathédrale. La poussière sur les draps tendus des fauteuils diffusait faiblement dans les faisceaux jaunâtres.
Il passa quelques heures dans les pièces du rez-de-chaussée, compulsant les piles de papier restées éparses et constata par là, et goûta à plaisir l'état de son cœur plus apaisé. C'est seulement en montant vers la chambre jaune que les souvenirs enfouis firent leur apparition. Les quelques photos de famille dans le long couloir n'y étaient pas pour rien. Faute de traces imagées, il écrivit sur les murs les noms de ses rencontres récentes.
Il était toujours noyé par les contradictions mais prêt désormais à les affronter une à une. Les larmes pourraient couler sur sa face rougie, elles seraient toujours douces et sans amertume. Il ouvrit la dernière porte. L'urne était là. On avait choisi d'y réunir les cendres de sa jeune épouse, de leur enfant et du fidèle toutou. Enfin, il pouvait affronter cette vision. Un tournant s'était opéré. Il était prêt à reprendre le fil de tant de projets d'avant l'accident. On ne sait si les dieux ou Celui de Compostelle y étaient pour quelque chose. Il allait vivre et ses amis en lui. Il était prêt et, heureusement, les benzodiazépines seraient là pour l'aider à affronter la suite.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire