BIENVENUE !

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Pour cette deuxième saison, les Télé-Graphistes se sont lancés dans une nouvelle expérience : le récit à plusieurs voix. Huit histoires se sont construites progressivement, chacun, selon les mois, ajoutant un nouvel épisode à l'un des récits. Ainsi, chaque Télé-Graphiste aura participé à l'avancée de chaque texte.

L'histoire un peu folle de Paul Poussière


1
   Depuis deux ans, Paul se réjouit quand vient la fin de l’été. Et cette année pour la troisième fois, Paul savoure déjà son plaisir. Je sens bien que vous brûlez de savoir ce que fait Paul pour être aussi joyeux, lui qui pourtant a peu l’occasion de rigoler. Paul, c’est Paul Dunois, la petite cinquantaine, pas très grand, pas très beau, sans enfant. Non pas qu’il regrette de ne pas avoir d’enfant, il n’en a jamais voulu ou plutôt l’occasion ne s’est jamais vraiment présentée puisqu’il est resté célibataire. Sans doute aurait-il aimé trouver une compagne mais enfant unique, Paul est resté très attaché à sa mère avec qui il habitait. Un bon fils, par ailleurs puisqu’il s’est occupé d’elle jusqu’à la fin... Pour être honnête, quand sa mère est morte, il y trois ans, Paul Dunois a éprouvé une sorte de soulagement... faut dire qu’elle n’était pas facile à vivre la mère, un peu étouffante. Alors que les amies de maman défilaient au cimetière, Paul se remémorait toutes ces années passées avec cette mère aimante, comme elles le lui répétaient quand elles venaient lui rendre visite... faut dire qu’elle sortait peu de la maison à cause de son arthrose. « Vous avez de la chance Paul d’avoir une mère qui vous aime aussi fort et qui s’est sacrifiée pour vous ». Paul hochait la tête... quarante sept ans à hocher la tête en signe d’assentiment pour faire plaisir à maman. Alors le jour de l’enterrement, Paul avait ressenti un vent de liberté... faut dire qu’après une enfance solitaire passée seul avec sa mère, il n’avait jamais connu son père et sa mère avait toujours refusé d’en parler... un salaud répétait-elle les rares fois où il avait osé poser la question... Le jour de l’enterrement, il n’y avait que les amies de maman... il avait espéré que quelques collègues de travail seraient là ou du moins sa chef mais personne n’était venu... faut dire que Paul n’avait rien fait pour tisser des liens comme on le dit de nos jours. Il était arrivé dans cette administration à l’âge de 19 ans, avait été placé aux archives dans le sous-sol du bâtiment et depuis, il n’avait pas bougé. Il était devenu le spécialiste, capable de vous trouver un document rapidement. Mais il esquissait rarement un sourire, regardait encore moins ses interlocuteurs... faut dire que Paul était réservé, très réservé. Au début quand il était arrivé, certaines de ces collègues des étages étaient descendues pour lui demander de retrouver telle ou telle archive... c’était urgent, bien sûr et Paul faisait aussi vite que possible pour les satisfaire. Alors, quand il leur remettait l’archive et les faisait signer le registre, elles le remerciaient d’une voix suave, en rapprochant leurs visages du sien... Paul se sentait rougir, baissait les yeux en s’activant sur son registre. Mais il entendait bien qu’elles pouffaient de rire en remontant l’escalier. Au début, il ne comprenait pas pourquoi elles riaient ainsi. Et puis un jour, il les avait surprises à parler de lui. Il avait découvert qu’on l’appelait « Paul poussière » et que ses collègues avaient fait un pari à qui arriverait à le décoincer... une bouteille de champagne était en jeu... il avait pensé qu’il valait mieux. Il s’en était confié à sa mère qui lui avait simplement dit que c’était des putes comme toutes les femmes et qu’il devait se méfier car à trop les approcher, il pourrait attraper des maladies. Paul n’avait pas posé plus de questions, sa mère ne le lui aurait pas permis... mais depuis ce moment, il avait décidé d’être désagréable pour éloigner le mal que représentaient ces femmes... faut dire que sa stratégie avait bien fonctionné puisque une année plus tard, il recevait chaque matin une note avec les archives à rechercher qu’un coursier venait récupérer deux fois par jour.

   Ainsi allait la vie de Paul ; Après huit heures passées dans l’isolement poussiéreux de son sous-sol, il regagnait la solitude encaustiquée de la maternelle maison qu’il n’avait jamais quittée. Les minutes de sa vie s’égrainaient et tombaient sur un parquet mité, vides de sens. Il ne frémissait plus depuis déjà longtemps. Il avait l’air moribond, aussi raide et froid que son cadavre de mère. Faut dire qu’il ne faisait rien pour s’arranger : il s’habillait continuellement de gris, hiver comme printemps, du matin jusqu’au soir derrière des volets perpétuellement clos. Et n’ayant rien touché, changé, déplacé dans l’ancestrale demeure, que ce soit meubles, tapisseries ou bibelots, il vivotait dans un six-pièces humide qui ressemblait plus à une brocanterie qu’à un chaleureux foyer. Vieillerie parmi les vieilleries... Il ne croyait plus au changement, quand bien même y avait-il cru un jour. Rien, jamais, pensait-il, ne viendrait bousculer la routine déployée devant lui, le tracé droit et sans verdure du chemin de sa vie. Peut-être était-ce très bien ainsi... Mais le destin, maquillé en Septembre et grimé en Automne, bien caché, bien tapis sous un tapis de feuilles, joua cette année-là une toute autre musique...
L’aventure de Paul prit, dans un premier temps, l’apparence d’une lettre, une simple lettre postée deux jours plus tôt au nord du Finistère. Entre deux publicités et trois factures, elle attendait patiemment que Paul, après une journée de labeur stérile veuille bien la cueillir. Paul la lut huit fois de suite, incrédule, stupéfait. Elle venait de son père.
L’homme, étranger jusque-là, se faisait subitement connaître, désirait voir Paul, éprouvait un besoin impérieux de lui parler, de l’écouter, et lui donnait rendez-vous le jeudi 06 septembre à 18h30 dans un café du nord-est de Paris en le suppliant de venir. L’importance était capitale, le bar Porte de la Chapelle. Il aurait, comme signe de reconnaissance, un recueil d’Homère glissé sous son bras droit. Il était impatient, et l’embrassait bien fort.
La lettre passa la journée du lendemain, un mardi, pliée en quatre dans la poche intérieure de la veste de Paul, près de son cœur. Et tandis qu’il s’affairait machinalement entre deux notes, déambulant mécaniquement de rayons en armoires, Paul se demanda toute la journée quelle attitude prendre face à cette révolution.
Ce jour fut plus long que les autres. Le soir manqua de ne jamais venir. Mais cinq heures sonnèrent enfin à la pendule du sous-sol, et Paul accueillit cette délivrance avec soulagement. Et alors qu’il s’apprêtait à quitter les archives, un coursier arriva, et tendit à Paul dans un sourire cynique une ultime requête qu’il devait honorer dans les plus brefs délais. Paul ne soupira pas, ni ne haussa les épaules. Il prit la note, la déplia, la lut. Et tandis qu’il se dirigeait vers l’étagère aux dossiers poussiéreux, il retourna machinalement la note et s’arrêta net, comme pris dans l’ambre.
Une écriture féminine et anonyme l’y informait qu’il était aimé en secret depuis bientôt deux mois. La timidité empêchait la rédactrice éprise de se manifester sur leur lieu de travail, mais ne lui interdisait pas de lui donner rendez-vous dans un café du sud-est de Paris, métro Mairie d’Issy, le jeudi 06 septembre à 19h. Elle était impatiente, et porterait, comme signe de reconnaissance, une rose violette à la boutonnière de son ensemble blanc.

3
   C'en était trop, la blague était certaine. Paul était inquiet comme il ne l'avait jamais été. Comme un pressentiment, toute la joie de découvrir son père s'était évaporée à l'arrivée de cette seconde lettre. Elle ne faisait que souligner l'invraisemblance du premier rendez-vous. Dans une vie si monotone, il n'y a pas place pour un rodéo en métro. Il aurait pu choisir de rencontrer cette dulcinée au bras de son père. Honorer l'un en oubliant l'autre ou renoncer aux deux convocations comme on fait quand trois ou quatre spectacles vous tentent et qu'on n'en voit aucun.
Il pesa le pour et le contre de telles rencontres. Est-on bien disposé – à bientôt 48 ans – à se laisser conduire par une femme ? Un être potentiellement en mal d'enfant, une nouvelle et irascible mégère, un pantin qui dirigera vos destinées, un opiniâtre juge et une tenancière acariâtre.
Faut dire que Paul, dans ses archives, avait appris à connaître les hommes, les femmes surtout. Elles qui s'étaient jouées de lui à leur façons légères. Ses collègues oubliaient qu'entre deux commissions, l'obscur agent avait le temps de lire sur et dans ses semblables. Il aimait leurs archives et leurs notes de sévices. On ne se serait jamais douté d'une connaissance si pointue sur son entourage. En rapprochant les deux lettres, il était arrivé à détecter l'écriture du faux père pourtant bien dissimulée dans cette écriture de pseudo jeune tourterelle. Le scribe s'était appliqué. Paul avait reconnu les hampes et autres jambages surfaits. Il ne lui avait fallu qu'un instant pour déceler la perversité dans les pleins et les déliés de ces lettres méchantes. Les tournures de phrase accusaient le faussaire sous les douces paroles. Paul était vétilleux et se réjouissait d'échapper ainsi aux sombres moments que ces rencontres n'auraient pas manqué de lui occasionner.
Qu'aurait-il fait d'un père ? S'il avait pu profiter de sa protection durant son enfance, s'il avait été un refuge durant les petites années, passe encore. Mais le modèle viril de son adolescence, Paul l'avait trouvé chez ses camarades de savate. Ce sport que l'on ne pratique plus beaucoup, on lui avait enseigné jadis. Il devait plus aux fouettés bas, aux coups d'arrêt dans les cuisses et aux coups de pied retournés, qu'à n'importe quel autre professeur. On avait peine à imaginer ce passé en voyant Paul affairé dans ses compactus. Alors non, son père ne lui avait pas manqué dans ces moments essentiels de la construction de soi.
Aujourd'hui, que faire d'un vieil homme sur le retour ? Pourrait-il entendre une énième histoire de renoncement. Les raisons pour lesquelles cet homme n'avait pas reconnu son fils, il y a temps d'années.
Malgré sa raideur apparente, notre archiviste se mit à douter. Et si ces rendez-vous étaient vrais... s'il ratait la chance de rencontrer enfin ce père qui ne pouvait avoir que 80 ans et cette femme amoureuse qu'il imagina soudain sous les traits de sa mère. Pouvait-il empêcher cette résurrection féminine, la seule qui soit vraiment...
Merci la vie ? Tu parles ! Car ce que Paul ne savait pas faire dans la vie, à part archiver les papiers, les souvenirs et les rancœurs, c’était faire des choix, opter, décider, donner une direction. Il pouvait pour cela aussi remercier sa mère qui avait passé son temps à étouffer toutes ses velléités émancipatrices, jusqu’à lui choisir elle-même les vêtements de chaque jour (sous vêtements inclus).
Alors là, devant ce dilemme (le père putatif ou l’amante potentielle), Paul était désarçonné et perplexe, comme un Sauvage lâché dans une métropole grouillante de modernité.
Pour la première fois de sa vie, il allait devoir seul réfléchir : que voulait-il vraiment ? Quel sens souhaitait-il donner à son futur ? Et il comprenait qu’en lui fixant concomitamment ces deux rendez-vous, la providence lui montrait enfin avec un certain humour qu’il pouvait être maître de son destin selon le chemin choisi.
Il eut alors, une pensée malicieuse, une pulsion maléfique : une idée géniale. Non il n’allait pas répondre aux invitations, ou plutôt aux injonctions qu’il avait reçues et qui lui rappelaient le dirigisme assommant de sa mère.
Puisque le hasard (?) avait placé les deux rendez vous de part et d’autre de la ligne 12 du métropolitain, il décida de convoquer l’une et l’autre, la fille et le père dans une brasserie dans laquelle il avait quelques habitudes à mi-chemin, près de la Madeleine, sur les Boulevards. Il chercha dans le bottin téléphonique le numéro de téléphone des deux cafés dans lesquels il aurait dû se rendre, les appela et demanda à ce que l’on redirige le fan d’Homère et la fille à la violette vers le lieu de leur convocation, celui de Paul, car enfin, cette fois-ci, ce serait lui le patron, le boss, le roi du monde.
Il eut l’impression comme l’alpiniste vient de gravir la montagne la plus haute, d’avoir accomplir un exploit, le premier peut-être contre lui-même, contre sa mère et tous ceux qui l’avait jusque lors considéré comme la cinquième roue d’un carrosse désarticulé.
Et il ne s’arrêta pas là : il utilisa la complicité d’un des serveurs qui le connaissait bien (et qui lui jetait des œillades d’inverti en rut à chaque fois qu’il venait) pour organiser une petite mise en scène : lui, Paul se tiendrait un peu en retrait dans la salle tout en ayant une vue sur l’entrée et le garçon de café placerait les deux venants à la même table, Paul se laissant la liberté une fois les impétrants arrivés de les rejoindre ou non.
Voilà, le scénario était écrit, le lieu de la pièce choisi ; il se mit en route léger comme l’air, décida de traverser Paris à pied pour se rendre à son rendez-vous. Il prit conscience alors de l’ivresse et la magie de la Ville Lumière et surprit dans le reflet d’une devanture de magasin un visage souriant, des yeux pétillants, une tête altière : c’était lui ! Un éclat de rire monta du plus profond de ses entrailles, mais au moment de l’exprimer ce fut comme un coup de tonnerre silencieux, un effroi voluptueux, aucun son ne sortit de sa bouche. Il ressemblait à ces carpes qui viennent prendre une gorgée d’air pur à la surface des lacs sombres et boueux qui constituent leur univers habituel. Il balaya cet incident somatique d’un revers de la pensée : l’heure qui venait avec son cortège de mystères lui paraissait bien supérieure. Il rirait à gorge déployée et avec le son, certainement après le rendez-vous : et ce, d’une manière ou bien d’une autre.

4
   Il était à peine 18h30 quand Paul gravit les escaliers du Max Café. Il s’avait qu’il était en avance puisque son premier « rendez-vous » mettrait bien vingt à trente minutes pour le rejoindre depuis la Porte de la Chapelle. Il s’installa près de la vitre dominant le trottoir. D’ici, pensait-il, je peux surveiller le boulevard de la Madeleine et détecter le porteur du livre parmi tous ceux qui s’approcheront de la boutique du rez de chaussée. Il commanda un thé et déplia un journal devant lui comme il l’avait vu faire par les détectives au cinéma.
Les minutes qui suivirent lui parurent des siècles. Il sentait bien la nervosité l’envahir et qu’il avait du mal à tenir en place. Il tentait pourtant de se raisonner en se disant qu’il était maître du jeu et que ses collègues de travail, dont il avait percé la supercherie, seraient surpris de ce retournement de situation.
Il en était là dans ses pensées lorsqu’apparut en haut de l’escalier un homme à barbe blanche portant un gros livre sous le bras.
Stupeur. Cet homme pourrait-il être mon père ? pensa Paul en observant l’inconnu qui venait d’être installé à la table convenue avec le serveur.
L’homme paraissait au moins soixante dix ans avec un visage buriné et une cicatrice sur le front au dessus d’épaisses lunettes. Il commanda une bière et se mit à balayer du regard la multitude de photos couvrant les murs de la salle.
Paul aurait bien voulu croiser son regard mais la disposition des lieux ne le lui permettait pas. Impossible également de discerner le titre du livre que l’homme avait posé sur la table. Le mystère restait entier autour de ce père jamais rencontré ; il y a toujours pourtant une première fois et c’était peut être aujourd’hui.
Dans le doute Paul décida d’attendre l’arrivée du deuxième rendez-vous pour voir quel serait le résultat de la rencontre des protagonistes à la même table.
La salle commençait à se remplir et une poussée d’adrénaline se faisait sentir à chaque apparition en provenance de la boutique.
Lorsqu’une femme vêtue de blanc vint s’asseoir auprès de l’homme sur la banquette, Paul se demanda si c’était le fruit du hasard ou si elle y avait été invitée par le serveur. Il n’avait pu distinguer son visage et elle aussi s’était tournée vers les photos accrochées au mur. Ce qui semblait sur par contre, c’est que l’homme et la femme ne se connaissaient pas.
La situation s’était à nouveau retournée et Paul ne voyait pas d’issue. Il décida de se jeter à l’eau. Sa témérité restant encore limité, il n’imagina pas aller directement à la rencontre de ses probables correspondant mais fit un aller retour vers les toilettes en passant devant leur table.
L’un des deux va bien tout de même réagir, se dit-il. On va voir.
Il n'y avait pas situation plus insolite. Il ne connaissait ni l'homme ni la femme ! Si elle avait été une collègue d'en haut il l'aurait reconnue. En allant aux toilettes Paul se permit un regard peu discret sur le livre que le vieux Monsieur avait posé sur la table. Il put distinguer très distinctement « Homère » ! L'homme c'est pour de vrai ! Mais la femme, qui ce peut bien être ?
Paul entrouvrit la porte des toilettes et attira l'attention du garçon de café :
- Hé, Jérôme, Psssssst ! La femme elle t'as dit quelque chose en entrant ?
Le garçon de café lui fit une mine aux yeux rigolards :
- Oh tu me mets dans des situations toi ! Elle m'a dit qu'elle venait à la table réservée par Paul... pour toi, gros bêta !
L'homme ça peut coïncider, mais pas la femme ! Elle était blonde avec des cheveux longs qui cachaient son visage. Elle était vêtue d'un imperméable blanc et portait des lunettes de soleil. Pour un jour de pluie OK pour l'imperméable, mais à quoi bon les lunettes de soleil ? Elle se cachait à l'évidence... Paul referma la porte des toilettes, soulagea une envie naturelle soudaine convoquée par le stress de la situation mais propice à la réflexion ! L'homme j'y comprends quelque chose, mais la femme rien du tout ! J'ai potentiellement 50% de succès et 50% d'échec de me prendre un râteau. 50 % de succès dans une vie ça n'est pas si mal... pour le moment, depuis 42 ans que je suis au monde je suis inexistant : habillé par maman, nourri par maman, chouchouté par maman, n'aimant que maman, n'étant aimé que par maman. Si j'y vais je prends seulement le risque de l'incertitude et... un moment de honte est vite passé. Si je m'enfuis en courant je vais tourner en rond dans ma chambre en me mettant en colère contre moi : « Vieux garçon va ! Pauvre niais, non mais ce n'est pas possible ! Tu le fais exprès ou quoi ? » Le vieux Monsieur je lui demanderai s'il n'aurait pas rendez-vous avec quelqu'un et je verrai bien la réaction de la femme.
Paul remonte sa braguette, se lava les mains et se regarda bien dans la glace : D'accord il y aurait des choses à améliorer, fringué sans style, des couleurs noires et brunes, un pantalon en velours côtelé, les cheveux gras, coiffé comme un as de pic. Il y aurait du changement à faire mais je pourrais être assez joli garçon finalement. Alors Paul fonça. Il se dirigea d'une seule traite vers le bout de la table. La femme se retrouvait à sa gauche et l'homme à sa droite :
- Bonjour Monsieur, vous attendiez quelqu'un ? lance Paul. L'homme se leva, regarda Paul avec douceur et lui répondit :
- Oui, je cherche Paul, c'est vous ? Paul se sentit pris par un grand frisson traversant tout son corps, de sa chevelure jusqu'aux pieds :
- Oui, oui... je je, je suis Paul balbutia-t-il. Le vieux monsieur dévisagea Paul avec une infinie tendresse. Ses yeux étaient pris d'une grande émotion.
- Je vous ai envoyé une lettre il y a quelques jours. Le regard et le verbe du vieux Monsieur demeurèrent en suspend dans l'attente d'une acceptation de la part de Paul. Paul le regarda également au plus profond des yeux et se sentit ne pas vouloir décevoir cette attente. Avec calme et douceur Paul lui proposa :
- Je vous invite à venir à ma table, asseyons- nous là-bas si vous le voulez bien. Ils partirent de l'autre côté du café. Paul ne pensait plus à la femme qui était devenue complètement transparente. Dans l'intensité du moment, il l'avait tout simplement oubliée....

5
   A peine assis, Albert, le père de Paul s’excusa tout d’abord pour cette longue absence. Paul osa lui dire que c’était plus qu’une absence. Lui appelait cela manquement, fuite, abandon.
Albert lui demanda de faire preuve d’indulgence, le temps de lui expliquer les raisons pour lesquelles il ne s’était pas manifesté durant toutes ces années. Paul osa lui dire que c’était depuis sa naissance.
- Faux, lui dit son père. Tu avais deux ans lorsque tu as disparu.
- Comment peut-on disparaitre quand on a deux ans? rétorqua Paul.
- Ta mère t’a enlevé, en quelque sorte. Elle est partie sans laisser d’adresse, en emportant tout ce qu’elle a pu. Elle avait bien préparé son coup. Je suis rentré - j’étais représentant de commerce à ce moment là - après quelques jours d’absence dans une maison quasiment vide. Elle m’avait laissé une table et deux chaises ainsi qu’un mot écrit à la hâte sur un bout de papier.
Albert sortit ce bout de papier et le lut.
«Ne cherche pas à nous retrouver, faute de quoi, tu auras notre mort sur la conscience. Je ne plaisante pas. Je n’ai jamais eu pour toi aucun sentiment. Tu ne fus qu’un géniteur à l’image de ce que je recherchais pour concevoir un enfant. Je ne sais pas pourquoi, j’ai attendu si longtemps si ce n’est que tu m’as offert des conditions de vie confortables pendant ces deux années et que j’ai pu faire quelques économies. Ta naïveté, face au rôle que j’ai dû jouer, m’a donné souvent envie de vomir. Cet enfant est mon enfant et le restera jusqu’à ma mort. Je te souhaite de disparaitre à tout jamais.»
Incapable de réagir, Paul se mit à suffoquer et dut courir aux toilettes. Alors qu’il se passait la tête sous l’eau, la vie déroulait avec sérénité son scénario.
A peine Paul avait-il disparu que la femme se leva et s’approcha de la table d’Albert.
- Excusez-moi, Monsieur, j’avais rendez-vous avec Paul et manifestement, il semblerait qu’il m’ait oubliée pour vous.
- Madame, je ne sais pas qui vous êtes. Sachez que je vous trouve charmante. J’avais pu déjà l’apprécier lorsque nous étions assis côte à côte et je dois dire que Paul a bien de la chance.
- Monsieur, Paul ne me connait pas. Nous devions nous rencontrer, ce soir, pour la première fois et c’est lui qui a choisi ce lieu qui n’avait rien à voir avec ma proposition.
- Madame, c’est troublant mais c’est aussi la première fois que je revois Paul et lui-même a tenu à ce que nous nous rencontrions ici alors que je lui avais fait une autre proposition.
- Monsieur, je ne sais pas qui vous êtes mais je vous demande de lui dire que je suis terriblement choquée et déçue par son attitude et que nous ne nous reverrons certainement pas.
- Madame, je suis son père et je crois que vous lui pardonnerez si vous lui laissez le temps de vous expliquer.
- Monsieur, je crois que les hommes sont peu crédibles. J’en ai fait la douloureuse expérience à maintes reprises. J’ai observé Paul et sa discrétion me laissait penser qu’il était différent. Je me suis trompée. Bonsoir Monsieur.
La femme se leva pour sortir lorsqu’Albert lui saisit le bras avec autorité.
- Ne partez pas, je vous en prie.
- Mais lâchez-moi, je dois partir.
Ces mots résonnèrent dans le café et firent se retourner les clients. Et c’est alors que Paul, chancelant et blême sortit des toilettes. Albert, paniqué à la vue de Paul, lâcha la femme et courut le soutenir pour le ramener à la table. La femme en profita pour s’enfuir.
Albert eut juste le temps de crier « Ne partez pas » mais trop tard, elle était sortie.
C’est alors que Paul, affalé sur une chaise, murmura « comment ai-je pu l’oublier ? »

6
   - Paul je dois t'expliquer ce qui s'est passé pendant la guerre. Ta mère et moi avons été séparés contre notre gré. Quand les Allemands ont débarqué à Bayonne ils m'ont envoyé dans le camp de travail de Gurs dans ce qui s'appelait autrefois les Basses-Pyrénées. Je suis d'origine juive Paul, c'est pour cela que l'on m'y a envoyé. Quant à ta mère, les soldats allemands l'ont faite prisonnière et l'ont envoyée à Bordeaux où elle a travaillé contre son gré comme cuisinière dans la caserne du quartier des Augustins. A Gurs la vie était horrible, nous étions traités comme on ne traite pas des animaux. Un jour de janvier, il faisait un froid épouvantable et la surveillance s'était un peu relâchée. La CIMADE qui est une association protestante y avait droit d'entrée, en particulier pour y récupérer des enfants qu'elle s'occupait de placer dans des familles d'accueil. Je me souviendrai toujours de cet homme de la CIMADE à belle allure qui portait son béret à la béarnaise. J'ai appris plus tard qu'il était résistant et qu'il avait été fusillé la veille de la libération. Son réseau avait été dénoncé par une personne qui voulait régler ses comptes avant l'arrivée des forces de libération françaises. Un regard de connivence s'était installé dans le camp entre lui et moi au fur et à mesure de ses visites. Nous avions échangé un jour en cachette et furtivement quelques mots de Béarnais. Ce jour de janvier où il faisait froid à fendre les murs, il est venu au camp de Gurs pour apporter de la nourriture à quelques enfants. Il m'a regardé d'un air appuyé et je l'ai vu jeter un objet au pied d'un muret. Ce soir là il était plus agréable de se laisser endormir pour toujours en quelques minutes par le froid que de s'accrocher à ce qui n'était plus une vie mais un enfer gelé. La nuit tombée, faussant compagnie au garde qui s'était assoupi, j'ai pu m'extraire du cabanon où nous étions entremêlés, les vivants avec les morts. J'ai rampé sur le sol à l'extérieur jusqu'à rejoindre l'endroit où il avait jeté cet objet. C'était une pince coupante. J'ai saisi ma chance, de toute façon personne dans le camp n'avait plus rien à perdre. J'ai réussi à m'enfuir en coupant une à une les rangées de barbelés. J'ai erré plusieurs jours dans la campagne, occupant pour une nuit des maisons abandonnées. Par deux fois j'ai été caché par d'admirables familles. L'une d'entre-elles m'a confié à un passeur qui m'a fait gagner la ville de Marseille pour m'enfuir en Tunisie. Quand on nous a fait prisonniers ta mère et moi, on ne nous a pas dit où nous serions envoyés, de telle sorte que nous avons dû attendre la fin de la guerre pour nous retrouver à Bayonne. Ta mère était enceinte... elle n'avait pas choisi de l'être. Les soldats de la caserne du quartier Saint Antoine de Bordeaux ne lui avaient pas demandé son avis si tu vois ce que je veux dire. J'avais accueilli ta mère avec toute mon affection et cet enfant comme si c'était le mien. C'était une petite fille qui après une grossesse difficile est morte née. Ta mère a alors sombré dans une grave dépression qui s'est aggravée au fil du temps. Je la comprenais, elle et moi avions vécu les horreurs de la guerre, je ne pouvais que la comprendre. Quand tu es né en 1963 ta mère a eu à ton égard une attitude très possessive. Après la mort de son premier enfant elle avait manifestement peur de te perdre. Mon travail de représentant de commerce m'envoyait sur les routes de France et j'étais trop souvent absent durant de longues périodes. Quand j'étais à la maison, je ne pouvais t'approcher, elle canalisait toutes les occasions de tendresse et elle ne supportait pas que je te prenne sur mes genoux. Jusqu'à ce fameux jour de juillet 1965 où, lorsque je suis revenu à Bayonne, la maison était vide et vous aviez disparu. La police française de l'époque a tout fait pour vous retrouver mais leurs recherches n'ont rien donné. J'ai compris par la suite qu'elle avait réussi à reprendre son nom de jeune fille et à te le donner aussi ; sans doute par le biais d'un ami commun qui travaillait à la préfecture de St Étienne. Profitant de mes voyages professionnels à travers la France, je menais ma propre enquête partout où je me trouvais, multipliant les liens d'amitié avec certains de mes bons clients, les chargeant d'être mes yeux et mes oreilles au cas où ils trouveraient quelque chose. Mais rien, désespérément rien. Jusqu'au jour où l'un de mes vieux camarades de Lyon m'a fait parvenir cet avis mortuaire qui aurait pu correspondre étrangement à ce que je n'avais jamais cessé de rechercher.
Albert sortit de la poche de sa veste l'avis mortuaire que Paul connaissait fort bien : « Paul Robert à Lyon, a le chagrin de faire part du décès de sa chère maman, Mme Henriette Robert, enlevée à sa tendre affection le jeudi 18 avril 2013 à l'âge de 75 ans. La cérémonie aura lieu au cimetière de Loyasse le lundi 22 avril à 11 heures. »
Paul avait le visage blême et le regard vide. Il déclara d'une voix machinale :
- La surprise est de taille, puis il éclata en sanglots.

7
   Albert posa sa longue main tremblante sur l’épaule parcourue de soubresauts de son fils. Ses yeux plein de tendresse s’appuyèrent sur le visage décomposé de Paul. Puis dans un profond silence, une larme coula le long d’une ride profonde qui parcourait son visage.
Paul se calmait et ne pouvait détacher son regard de celui de son père. Le temps semblait suspendu à cette larme qui semblait sillonner de son parcours sinueux le long chemin parcouru depuis toutes ces années par ce père pour retrouver son fils. La douce pression ressentie sur son épaule le rassurait. La sécurité éprouvée par cette marque d’affection paternelle le replongea dans le souvenir de sa mère. Que de souffrances elle avait endurées toutes ces années. Le mutisme sur l’atrocité des actes qu’elle avait subis, accru par la perte de l’enfant conçu par la barbarie de l’homme, s’était muté dans en une haine pour l’ensemble du genre humain. Elle avait ainsi élevé son fils en lui distillant sa haine incommensurable pour l’espèce humaine. Malgré ses sentiments confus, en un instant, Paul put comprendre et pardonner à sa mère. Puis tout à coup, il se ressaisit, où était passée la femme ? S’adressant à son père :
- Excusez-moi, n’auriez-vous pas vu une femme blonde, elle était assise juste à côté de vous ?
- Si, en effet. Elle est repartie. Elle était très en colère et désabusée par ton manque d’intérêt à son égard. J’ai tenté de la résonner mais sans résultat.
- Comment ça en colère ? Je ne la connais même pas !
- En tout cas elle paraissait te connaître. Elle m’a même fait comprendre, qu’elle imaginait que tu étais différent des autres hommes. Je crois qu’elle en pince pour toi.
- Pour moi ? Mais j’ignore qui elle peut être. De plus, sa tenue vestimentaire et le port de lunettes de soleil me fait penser qu’elle ne voulait pas être reconnue. C’est quand même étrange.
- Etrange, en effet. Mais de toute évidence, elle espérait beaucoup de ce rendez-vous. Vu l’état de colère dans lequel elle est partie...
- Je n’ai pas assuré, quel nul ! jusque-là je pensai être maître de la situation... De toute façon, je pense qu’il s’agit d’une mauvaise blague. Toutes ces salopes se raillent de moi et...
- Arrête, ne parle pas ainsi. C’est ta mère qui t’a mis toutes ces idées en tête. En te surprotégeant afin de te garder auprès d’elle, elle a fait de toi un perdant introverti. Je t’ai observé depuis quelques mois avant de t’envoyer la lettre.
- Vous vous... m’avez espionné ! De quel droit ?
- Pour le moment c’est à toi de décider. Et je peux t’aider à la retrouver. Tu peux peut-être changer le cours de ton existence paresseuse. Ta mère est morte Paul ! Il est temps que tu revives. Alors, explique-moi comment cette femme a pris contact avec toi.
- J’ai reçu une lettre le même jour que la tienne.
- L’as-tu avec toi ?
- Oui bien sûr.
- Veux-tu me la confier ?
- Je ne sais pas. Et d’abord que veux-tu en faire ?
- Je ne peux rien te dire pour l’instant ?
- Encore des secrets ?... J’ai pas envie de jouer à Hercule Poirot.
- Il ne s’agit pas d’un jeu, Paul mais de toi et de ta vie. Pour la première fois, tu vas devoir choisir de me faire confiance ou pas ? Ne te trompe pas de cible.
- Tu débarques après des années d’absence et tu veux jouer au héros.
-  Paul, je n’ai pas envie de discuter. Il n’y pas de temps à perdre. Quelle est ta décision ?
Face à la fermeté d’Albert, Paul eut comme un déclic. Au moment où il lui tendit la lettre, son corps se détendit et Paul éprouva une profonde sensation de bien être. Albert lui sourit en lui promettant de reprendre contact avec lui d’ici trois jours au plus tard. Il prit congé de Paul en lui manifestant beaucoup de tendresse.
Deux jours plus tard, on frappe à la porte. Paul ouvre et Albert, tout sourire, le prend dans ses bras.
- J’ai de bonne nouvelles. Je l’ai retrouvé. J’ai son adresse. Elle t’attend.
Paul fébrile s’assied.
- Tu l’as vu et tu lui as parlé ?
- Oui et décidément, elle est charmante.
- Mais comment as-tu fait ?
- Simple, j’ai un ami qui est inspecteur à la criminel. Je lui ai passé la lettre et comme je m’y attendais, il a pu relever quelques empreintes. A partir de là, il fut facile de la localiser en allant consulter quelques fichiers.
- Et pourquoi lui as-tu parlé ? C’était à moi de choisir ou non de le faire, tu ne crois pas ?
- Excuse-moi mais je me sentais un peu responsable et je voulais réparer...
- Et alors, super-héros, tu as réparé ?
- Surprise d’abord de me voir devant sa porte, elle a voulu la claquer mais face à mon insistance, elle a bien voulu m’écouter. Je lui raconté toute l’histoire jusqu’à notre rencontre. A la fin de mon récit, elle m’a remercie émue et quand je lui ai demandé si elle acceptait de te rencontrer, elle n’a pas hésité.

   Quelques heures plus tard, Paul le cœur battant sonnait à la porte. Elle ouvrit et toute souriante, lui dit entre je t’attendais, merci d’être là.
 Et Paul se surprit à l’embrasser, et elle n’offrit aucune résistance en refermant la porte.

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