BIENVENUE !

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Pour cette deuxième saison, les Télé-Graphistes se sont lancés dans une nouvelle expérience : le récit à plusieurs voix. Huit histoires se sont construites progressivement, chacun, selon les mois, ajoutant un nouvel épisode à l'un des récits. Ainsi, chaque Télé-Graphiste aura participé à l'avancée de chaque texte.

Malvore


1
     Le jour-même de mon arrivée, on m’avait mis en garde : « cette maison est maudite, Monsieur ; l’horreur règne entre ces murs. Fuyez, fuyez tant que vous avez encore toute votre raison ! ». A l’époque, je pensais encore que tout avait une explication logique, scientifique et rationnelle. Aussi n’avais-je accordé aucun crédit aux propos de cette vieille femme sortie de nulle part, au visage raviné par le temps, aux yeux mangés par une sévère cataracte conférant à son regard cette « inquiétante étrangeté », vieille femme ratatinée dans un long manteau mité puant le chien mouillé. Et tandis qu’elle s’en allait sous cette froide pluie de novembre sans un mot de plus, je la regardais en me disant, comme pour me rassurer même si cette idée finalement me terrifia, qu’elle s’était certainement échappée du proche asile de fou.
Certes, cette maison, perdue dans la triste lande forézienne, avait un lourd passé ; le notaire de feu mon oncle, en me remettant les papiers de succession, avait cru bon de m’expliquer que ses huit précédents propriétaires étaient tous morts entre ses murs de façons dramatiques ; l’un s’était pendu, un autre se noya dans la baignoire, un troisième avait étranglé son épouse avant de s’ouvrir les veines avec un morceau de miroir brisé. Mon oncle lui-même avait été retrouvé dans la cave, emporté par une crise cardiaque. L’on dit que si son cercueil resta fermé pour la cérémonie, c’était parce que les croque-morts, malgré leurs efforts n’avaient pu effacer l’horrible expression de terreur qui avait à jamais pétrifié son visage.
Mais je n’accordai que peu de foi à ses affabulations, et pris donc possession de Malvore (puisque telle était le nom de la maison) pour en faire ma résidence secondaire. C’était il y a huit ans. Et depuis, j’y viens deux fois par an, au début du printemps et quand vient la fin de l’été pour l’aérer et pour y faire quelques transformations sans que la moindre bizarrerie ne se produise.
Nous étions, cette fois-ci, à la mi-septembre, et j’étais descendu à Malvore pour essayer, cette fois encore, d’ouvrir cette curieuse porte rouillée située dans un recoin de la cave ; la clé ne tournait pas dans la serrure, et malgré mes efforts, la porte résistait à toutes mes tentatives. Elle restait bloquée, comme scellée dans le mur putride.
Après avoir entrepris pendant une heure et sans succès de défoncer la porte à coups de masse, j’avais fini par monter me coucher, à bout de force. La nuit était déjà bien avancée. Je m’endormis immédiatement. Vingt minutes plus tard, je fus réveillé en sursaut par un fracas terrible. Le bruit était tel que je pensai, un court instant, que le toit vermoulu avait fini par s’écrouler. Je restais dans mon lit, le cœur battant, me demandant si je n’avais pas rêvé quand le bruit terrifiant se fit de nouveau entendre.
Je me levai, enfilai mon peignoir et descendis. La nuit sans lune noyait le rez-de-chaussée d’une noirceur profonde. Je m’avançai dans le couloir en direction de la cuisine à la porte fermée. Et c’est avec un effroi innommable que je vis, sortant de la serrure et du dessous de la porte un rai de lumière ocre. Je me saisis de la masse posée à l’entrée de la cave. J’avançai prudemment vers la cuisine. Je posai la main sur la poignée. Je tournai la poignée. Et j’ouvris la porte.

2
   La cuisine était restée telle que je l’avais laissée la veille ; la lumière inondant la pièce provenait des phares d’un véhicule encastré dans le portail de Malvore juste en face de la baie vitrée de la cuisine.
Ayant enfin réalisé que ma peur n’avait là aucun fondement, je décidai d’aller porter secours au véhicule accidenté. Toujours en robe de chambre et en chaussons, je traversai les quelques mètres de jardin séparant la maison du portail.
Le moteur de la voiture, une vielle Ford, tournait encore et l’habitacle était éclairé par la lumière du plafonnier. A l’avant, une jeune femme était appuyée sur le volant et semblait avoir perdu connaissance. Je me précipitai vers elle. Je constatai avec soulagement qu’elle était encore en vie et ne portait aucune trace visible du choc.
Mon attention fut alors attirée par le fait que si sa portière était restée fermée, celle du passager à l’avant était, elle, grand ouverte. Inquiet de savoir si une autre personne avait pu être projetée à l’extérieur, je fis le tour de la voiture et inspectai les abords. 
La route fait en face de la propriété un virage en angle droit, mais la vue est parfaitement dégagée et les champs alentour ayant été labourés j’aurais parfaitement pu voir une silhouette même allongée à terre. Pourtant rien. Comment un passager a-t-il pu disparaitre si vite ?
Je retournai auprès de la conductrice. Elle était sonnée, sans voix. Je l’aidai à sortir du véhicule, arrêtai le moteur, et la soutint pour entrer dans la maison. Je l’installai dans un fauteuil du salon et tentai de lui faire boire un peu d’eau en la questionnant sur les circonstances de son accident. Aucune réponse de l’inconnue qui restait muette et les yeux dans le vague.
Que fallait-il faire, appeler la police, un médecin ? Dans ce genre de situation personne n’est à la hauteur. En fait, elle ne me paraissait pas si amochée que ça et son véhicule pas trop endommagé. Je décidai donc qu’il n’y avait pas de quoi s’affoler et d’attendre qu’elle reprenne ses esprits. Je l’observai enfin.
Elle paraissait la quarantaine, plutôt bien roulée, et portait un ensemble pied de coq assez chic pour être inhabituel dans cette auvergne agricole.
Ne pouvant rien de plus auprès de ma visiteuse, je retournai vers la voiture avec l’espoir de trouver un bagage ou un sac qui aurait pu éclairer une situation des plus étrange.
Surprise à nouveau. Le véhicule était toujours là mais les quatre portières étaient maintenant fermées. Je fis le tour de la Ford et constatai que les portes étaient bel et bien fermées mais aussi fermées à clef.
C’est alors que j’entendis un bruit de ferraille et une porte se refermer bruyamment dans la maison.

3
   Immédiatement je pensai à cette foutue porte dans la cave contre laquelle j’avais passé des heures à batailler. Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe ?
Convaincu qu’il y avait une autre personne qui se cachait par là, je courus jusqu’à la maison pour en avoir le cœur net. La situation devenait vraiment trop étrange. 
Dans l’entrée, devant la porte menant à la cave, la masse que j’avais utilisée la veille était toujours là. Je la saisis, espérant ne pas avoir à m’en servir contre un quelconque agresseur mais conscient que cet outil pourrait au moins intimider quiconque voudrait me chercher noise.
Au moment où j’allais descendre l’escalier,  je tournai la tête vers la cuisine. La jeune femme n’y était plus ! Je ne l’avais laissée seule que quelques instants pour aller dans le jardin, et pendant ce temps là... Dans la resserre, seule pièce donnant directement sur la cuisine, personne non plus.
En moi la peur se mêlait à la colère. Dans quelle histoire m’a-t-on embarqué ? J’avais bien conscience que tous les événements bizarres de cette nuit m’entrainaient dans une sorte de spirale où tout devenait de plus en plus confus.
Pas à pas, marche après marche, très lentement, je descendis l’escalier de la cave. Je tenais fermement la masse dans mes mains et sentais mon cœur battre à me rompre les côtes. A peine étais-je arrivé au dernier tournant que la lumière s’éteignit brusquement. Saleté de minuterie ! Obscurité complète. Le silence était total. Il me fallut un temps qui me parut infini pour arriver à trouver, en palpant le mur, l’interrupteur qui me permit de rallumer.
En face de moi, devant la porte métallique toujours fermée, la jeune femme gisait. 
Plus allongée qu’assise, le dos maladroitement appuyé contre la porte, elle pleurait.
Comme je m’approchai d’elle, elle leva vivement la tête et poussa un petit cri d’une voix étranglée. Je n’osais plus avancer tant elle avait l’air effrayée.
- N’ayez pas peur, dis-je, je ne vous veux pas de mal. Venez, nous allons remonter dans la cuisine et...
La jeune femme secouait la tête en signe de dénégation. D’un revers de main elle tenta de s’essuyer les yeux ajoutant aux coulées de maquillage qui marquaient ses joues une large trace de poussière sur son front.
- Venez, répétai-je, je m’appelle Antoine. J’habite ici. Vous allez me raconter ce qui vous est arrivé.
Enfin l’inconnue se décida à se relever. Je l’aidai comme je pus et nous remontâmes l’escalier sans un mot. Dans la cuisine, je la fis délicatement asseoir. Elle ne me regardait pas et ne disait toujours rien, reniflant de temps en temps avec un faible gémissement. Je lui versai un verre d’eau qu’elle avala d’un trait puis je m’assis en face d’elle, attendant qu’elle reprenne un peu ses esprits. 
Un long silence s’ensuivit. Je n’osais le rompre, préférant laisser cette inconnue s’expliquer comme elle le pourrait. De toute façon, tout était si mystérieux que je n’aurais pas su par quel bout commencer.
Enfin elle prit la parole et ce que j’entendis me stupéfia.

4
- Donnez-moi plutôt un whisky sans glace s'il vous plaît. Merci Monsieur de m'avoir conduite jusque chez vous. Je suis Lady Galathée, Princess of Washishore. 
Son accent so british et ses bonnes manières ne pouvaient pas la faire mentir. Mais moi ces histoires de Lord et de Lady par temps de brouillard, ça me fait plutôt penser aux châteaux hantés d’Écosse.
- Vous avez eu un accident à cause du virage à angle droit devant la propriété ? lui demandais-je.
- Oui, maintenant je me rappelle, me répondit-elle. C'est une bien étrange d'histoire que je vais vous raconter et je ne suis pas sûre que vous allez me croire jusqu'au bout : Juste avant minuit, je roulais à vive allure depuis le chemin de Forez. Au moment de passer sur le petit pont qui surmonte le Lignon j’aperçois à travers le brouillard juste au milieu de la route, un jeune homme tout mouillé. Nous restons un moment à nous regarder, lui ébloui par les feux de conduite et moi stupéfaite. La route était fumante tout autour de lui et tout semblait tellement irréel ! Le jeune homme s'approche alors de moi et me dit :  J'ai perdu mes moutons dans la lande et en rentrant chez moi à travers les chemins boueux j'ai glissé dans le Lignon. Pourriez-vous me prendre avec vous ?  
Voilà bien la première fois que je prenais quelqu'un en stop, et tout sale encore. Mais je me suis dit pourquoi pas ? Il était tout mouillé mais il avait un regard so... so... tellement doux ! Je suis berger, me dit-il, je m'appelle Céladon, j'ai perdu mes moutons durant la nuit au milieu du brouillard. Je suis à la recherche de ma fiancée, la bergère Astrée. J'étais avec elle au moment où je suis tombé dans le Lignon. Je me suis débattu dans l'eau mais elle a soudainement disparu et elle n'a pas pu m'aider et me secourir. Je commençais à me demander si le gamin n'était pas un peu silly, crazy, nut! Voulant reprendre le dessus dans la conversation je lui dis d'un ton ironique : Ce genre d'histoire, ça arrive souvent dans votre coin? Ah c'est que Madame, dans la plaine de Forez, il y en a beaucoup de ces histoires. Cela ne me surprendrait d'ailleurs pas que nous croisions encore quelqu'un sur le bord de la route. Au moment où ce bougre d'idiot me dit cela, une apparition effroyablement belle se retrouve face à nous ; un moine dans une robe blanche éclatante avec son capuchon sur la tête. Arrêtez-vous, me dit le jeune homme, c'est lui que je cherche. Des apparitions maintenant ! Vous vous êtes donnés rendez-vous, c'est Halloween avec un peu d'avance, c'est bal masqué ce soir ou bien un jeu de rôles de mauvais goût ? J’ai cru que j'allais me mettre à hurler ! 
Lady Galathée sombre alors en sanglot.
- Continuez, lui demandais-je, votre histoire m'intéresse beaucoup, tout ressemble à cette vieille légende, celle d'Astrée qui date du moyen-âge et qui se passe dans la région de Forez.
- Une légende ? Bon, si vous tenez vraiment à entendre la suite : le jeune homme abaisse sa vitre et le capucin lui dit : «  La Princesse Galathée voudra s'ouvrir à ton cœur mais ne l'écoute pas. Astrée crois que tu la trompes avec elle, c'est pourquoi elle a voulu te faire périr par noyade. Écoute bien ce que je vais te dire : tu reviendras auprès d'Astrée en t'habillant en demoiselle et elle se liera d'amitié avec toi. Vous vous rendrez vers la fontaine de la vérité et là les oracles décideront pour vous. » Et voilà que ce maudit capucin citait mon nom dans une histoire invraisemblable ! Comment savez-vous que je me nomme Lady Galathée ? Vous vous êtes concertés pour me faire devenir dingue c'est cela ? Et bien puisque c'est ainsi jeune homme tout mouillé, je vous donne l'ordre de descendre de ma voiture, partez, fichez-moi le camp. Vous vous trouverez une autre voiture et une autre Lady qui vous raccompagnera chez vous, c’en est trop. J'ai démarré en trombes laissant ces deux fous derrière moi. Mais au moment d'arriver le long de votre propriété, je vis une apparition encore plus effroyable ! Le capucin – n'était-ce pas un camaldule ? – s'est jeté sous mes roues ! On ne saura jamais comment il pouvait être au-devant et derrière mon fier destrier. Ma voiture est venue finir sa route dans votre portail. Le coussin de sécurité ne m'a pas sauté en pleine figure, Ford 1972 oblige, mais j'ai eu la surprise de découvrir la jeune bergère on board. Elle se cachait dans le coffre et, lorsqu'il s'ouvrit, elle se retrouva pantelante sur la banquette arrière. A ce moment, le bénédictin – mais ne serait-ce pas plutôt un janséniste ? – ouvrit la porte opposée et, ensanglanté, sauta sur cette maudite « place du mort » pour m'embrasser furtivement la joue droite avant de s'échapper. S'il y a toujours une première fois, on ne baise pas une lady comme ça ! J'aurais préféré plus de douceur et de piété pour recevoir cette offrande des lèvres d'un ermite. De l'arrière, où elle se trouvait dans une sorte d'extase inviolée, Astrée proféra : « La fontaine de vérité se trouve derrière une porte dorée dans cette propriété maléfique. » Et je répondis aussitôt à l'anglaise : « Je puis vous l'assurer, pas de porte dorée à Malvore. Une porte rouillée oui mais d'or, cela ne se pourrait en ces temps de crise en pays de Forez. »

Quand soudain dans la cuisine, Céladon apparut tout en cheveux. Il avait revêtu une divine perruque opalescente et des escarpins mauves. Ainsi accoutré, il pourrait rejoindre sa dulcinée et se présenter devant la fontaine de vérité. Lady Galathée se trouva fort dépourvue de trouver le jeune androgyne dans cette tenue un brin forcée. Sa jupe tire-bouchonna pour de bon et le vêtement de tweed était définitivement immettable. Je vis des sentiments émoussés se faire jour sous son honnête tenue. Après le premier baiser d'un saint homme, il se pourrait qu'elle éprouvât de l'envie en découvrant un jeune homme ainsi vêtu. Damned ! Si l'on connaît le goût de l'aristocratie anglaise pour les jeunes lads, il n'est pas commun que les gentlewomen s'épanchent et se jettent sur le premier venu. Elle fit donc preuve de beaucoup de dignité et de retenue. Elle s'approcha du garçon dans une grande tentative de séduction.
Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est cette voix d'outre-tombe qui tonna dans tout Malvore : « Milady connaît bien la demeure. Il ne faut pas la croire. Elle a tué ton oncle et forniqué avec l'homme de loi. Quant à la fontaine, c'est elle qui l'a fait construire...»
A cet énoncé, je m'évanouis.

5
   Combien de temps, restai-je évanoui ? Dieu seul le sait si toutefois Dieu a envie de s’immiscer dans ce genre de diablerie. Le fait est que lorsque je me réveillai, je fus surpris de la splendeur des lieux. L’endroit était lumineux à tel point que je fus ébloui. Clignant des yeux pour m’habituer à cette clarté, je constatai que j’étais allongé sur un lit à baldaquin, solidement attaché. La pièce était richement décorée comme un palais des mille et une nuits. Je murmurai un timide « il y a quelqu’un » sans obtenir de réponse. Affolé, je tentai de me libérer de mes liens mais en vain. Les poignets en feu, je criai à nouveau et j’entendis alors une porte s’ouvrir, une lourde porte. 
Coincé dans ce lit, incapable de tourner la tête, j’attendis. Je sentis une ombre me frôler. Ma respiration s’accélérant, je fus pris de sueurs froides et c’est alors que je vis au pied du lit une silhouette à la barbe blanche drapée dans une sorte de toge. Mon rythme cardiaque s’accéléra et une voix m’invita à me rasséréner :
- Calme-toi, j’ai besoin de toi. Donc, pour l’instant, tu n’as rien à craindre.
- Vous dites pour l’instant
- Oui, nous allons nous amuser. 
- Nous amuser ! J’adore m’amuser mais les mains libres. Dites-moi où nous sommes et qui vous êtes. 
- Je suis le druide Adamas, celui vers qui se tournent bergers et bergères pour résoudre leurs problèmes de cœur. Et nous sommes chez toi, dans ta cave, de l’autre côté de la porte que tu ne pouvais pas ouvrir. 
Soudain requinqué par ce que je pensais être une bonne blague que le bon Adamas venait de me raconter, je lui dis de me libérer, que la plaisanterie avait assez duré et que nous allions rejoindre les copains qui avaient monté ce coup pour boire un bon verre de vin ou une bonne bière. 
Adamas me regarda de manière très aimable.
- Si tu réussis là ou les huit autres ont échoué, me dit-il, tu seras libre immédiatement. Mais si tu rates, tu périras comme eux.
- Vous voulez parler des huit derniers propriétaires ?  Et vous voulez me faire croire que cet endroit magnifique, c’est ma cave... 
- Oui c’est ta cave côté porte d’or. Tu comprends pourquoi il était difficile de l’ouvrir ; nous n’allions pas te confier ce magnifique trésor. Encore quelques jours et à force de t’acharner, elle aurait pu céder. Nous ne pouvions pas prendre ce risque. Tu as été mis en garde par ton notaire et tu n’as pas voulu en tenir compte. Ceci dit, nous t’avons laissé quelque répit mais aujourd’hui les conjonctions astrales se présentent sous les meilleurs auspices pour réaliser ce que nous cherchons à accomplir depuis si longtemps. La Princesse Galathée est arrivée et tout peut commencer. 
- La Princesse Galathée, celle qui est venue percuter ma clôture…
- En effet, elle est charmante et troublante. Mais revenons à ce qui nous occupe. Tu vas être soumis à l’épreuve suivante : nous allons t’immerger dans une fontaine d’eau de jouvence durant un certain temps. Si tu résistes et en ressors vivant, la prophétie s’accomplira et nous disparaitrons à jamais réconciliés. 
Au moment où je voulais crier, hurler, partagé entre « Arrêtez vos conneries, ça suffit » ou « à l’aide, sortez-moi de cet enfer », une trappe s’ouvrit, découvrant une fontaine d’eau pure sortant d’un puits. Sa couleur était d’un doux orangé qui ondulait très légèrement  au rythme d’un clapotis très harmonieux. Par la porte de ma cave, je vis entrer Céladon entourée de la Princesse Galathée et d’Astrée. Céladon était vêtu de la même manière que je l’avais aperçu dans la cuisine. Galathée et Astrée étaient vêtues, toutes deux, de robes très vaporeuses et colorées.  
La porte se referma dans un bruit assourdissant. C’est alors que j’entendis Adamas taper trois coups, comme au théâtre.

6
   Immédiatement, les dénommés Galathée, Astrée et Céladon se mirent en cercle autour de moi, se balançant d’avant en arrière tandis qu’Adamas se mit à prononcer des paroles incantatoires : HEKAS HEKAS ESTE BEBELOI ! LORTUS MENG ICHA ! CLOMEST VRAN FIJUD ! ZANT VEDROL MUBIS !
Alors l’eau de la fontaine commença à changer de couleur en bouillonnant, virant petit à petit au rouge. Je sentis un courant d’air glacial parcourir mon corps. Un souffle fétide éteignit la plupart des bougies installées dans la pièce.
« PNAT VLERM JISC DUB ZOD ! MEG NUG SPIJAC ! » continua le druide. La cave se mit à vibrer, d’abord subrepticement pour finir par trembler vraiment. Soudain une terrible explosion se fit entendre. La porte vola en éclats. En un éclair, un groupe de cinq hommes encapuchonnés et armés d’arbalètes entrèrent dans la pièce et mirent mes « comparses » en joue.
« Arrière ! », hurla Adamas en levant les bras au ciel, « comment osez-vous… » Mais il ne put finir sa phrase : une flèche venait de se planter entre ses yeux. Galathée esquissa un mouvement vers la sortie mais une flèche se figea dans son cou avant qu’elle ne l’atteigne. Céladon et Astrée crièrent. Les hommes les maitrisèrent sans ménagement. Un sentiment d’horreur emplit mes veines. Je sentis mes dernières minutes venir.
- Tout va bien, me dit l’un des hommes en me détachant, nous sommes venus vous aider.
- M’aider ? criai-je, tremblant de tout mon être. Vous les avez tués! La prophétie ne s’accomplira pas !
- Il n’y a pas de prophétie, répondit l’homme, ils vous ont menti. Ces malfaisants font parti de la secte d’Azaral. Nous devons partir d’ici, et vite.
- Mais de quoi parlez-vous ? dis-je en me levant du lit.
- Il n’y a pas de source. Le puits de votre cave donne dans une dimension infernale où règne le terrible Kroaton. Ils étaient venus l’invoquer pour l’amener dans notre monde. A présent, suivez-nous: nous devons sortir le plus vite possible.
- Il est trop tard, souffla Galathée, encore vivante : la bête arrive.
Et un cri terrible se fit entendre. Je me tournai vers le puits. Et c’est avec horreur que j’en vis sortir un tentacule géant.

7
   Puis un second et un troisième et ainsi de suite à ne plus les compter tant les tentacules semblaient se multiplier sous mes yeux, des tentacules de toutes tailles et dotés de pustules de  différentes grosseurs. Des tentacules visqueux s’agrippant aux murs avant de se solidifier et de se transformer en marteaux et faux.
Une odeur pestilentielle inondait la cave à mesure qu’elle se remplissait d’un liquide jaunâtre à chaque fois qu’une pustule éclatait. Le tout accompagné d’un grondement sonore, glauque, déchirant comme si chaque sortie de tentacule représentait un effort sans précédent. 
Au bout d’un temps difficile à quantifier, un crâne se hissa du puits, une tête énorme, difforme avec une longue chevelure composée de gros vers de terre adipeux, agités et crachant de petits éclairs de feu. Le crâne était doté en son milieu d’un énorme œil semblant aveugle, comme recouvert d’une gangue et entouré d’une  multitude d’yeux minuscule d’où émanait des faisceaux lumineux qui se mirent à balayer l’espace. Plus terrifiant encore était la gueule de l’horrible tête, pleine de crocs en métal, aiguisés, acérés et luisants, accrochés à des mâchoires puissantes et agressives.
Le monstre, enfin sorti du puits, semblait être perdu quand tout à coup il ouvrit son œil et se fut comme un signal : les faisceaux lumineux se mirent à éclairer les marteaux et faux, et c’est alors que les vers y projetèrent leurs éclairs de feu au point de les rougir à chaud. Actionnés par on ne sait quel mécanique infernal, ils se mirent à bouger d’abord lentement dans une sorte de ballet, puis leur rythme s’intensifia tout en évitant Céladon, Astrée et Galathée. Par contre, les hommes qui avaient pénétrés dans la cave furent assommés par les marteaux et instantanément grillés. Les faux coupèrent ces hommes en trois, la  tête d’abord puis le tronc et enfin les jambes avant que le monstre, en quelques secondes, les engloutisse. Et dans une série de borborygmes, il sortit une langue longue et épaisse, recouverte d’écume verte pour lécher les quelques gouttes de sang tombées à la surface du liquide jaunâtre.
Le carnage terminé, marteaux et faux se rétractèrent pour redevenir tentacules et permettre à la créature de se mouvoir. Les faisceaux lumineux lui tracèrent un chemin vers la sortie et une voix, très haute perchée, résonna de manière insupportable : « Je suis Kroaton et je suis revenu pour envahir et assujettir  le monde d’en haut ».

8
   Mon esprit oscillait entre incrédulité et terreur. La bête s’agitait dans une danse de mort des plus terrifiantes en projetant une substance acide qui rongeait ce sur quoi elle tombait. Quelques gouttes du démoniaque fluide atteignirent mes liens qui fondirent. Je pu me détacher. J’étais libre, face à Kroaton comme Saint Michel face au dragon, luttant pour ne pas perdre la raison.
Alors, les capucins ayant échappé à la mort se mirent en transe et, les yeux révulsés, ils commencèrent à proférer des incantations étranges. L’être tentaculaire, comme maitrisé par les paroles des moines parut s’assouplir. Une huile odoriférante, à mi-chemin entre la rose et le musc transpira de sa peau galée, s’écoulant de tout son être, l’enrobant, le recouvrant entièrement. Sous l’effet de l’onguent, l’enveloppe charnelle de Kroaton se modifiait ostensiblement. Le démon prit peu à peu un aspect humain.
La transe des capucins semblait atteindre son paroxysme. Les moines se mirent à danser, à se mouvoir d’une façon obscène. Ils accélérèrent encore la cadence. Et plus ils chantaient leur air fantastique, plus Kroaton se transformait et s’humanisait. Ainsi, il prit l’apparence d’un jeune homme à la beauté diabolique, pour rajeunir, de plus en plus, jusqu’à devenir fœtus. Alors, le démon interdimensionnel, jusque-là en lévitation au milieu de la pièce, retomba dans le puits en un hurlement terrible.
« Ce n’est pas fini, mes frères », cria l’un des moines, « il ne faut pas faiblir ! »
Les capucins redoublèrent d’effort. Les murs de la cave se mirent soudainement à trembler, d’abord imperceptiblement puis de plus en plus fortement. Une partie du plafond se détacha pour s’écrouler sur le puits.
- Nous devons sortir ! hurlai-je alors à l’intention des moines.
- Vous, sortez, répondit l’un des frères ; nous devons rester pour nous assurer que la bête reste prisonnière. Nous nous reverrons dans une autre vie, mon ami !
Leur détermination semblait inébranlable. Aussi, je m’exécutai. Sans me retourner, tandis que Malvore tremblait indescriptiblement et que les murs semblaient se déformer et changer d’apparence, je grimpai l’escalier, courus, courus le long du couloir, et sans me retourner sortis dans le jardin, courus jusqu’à la route et tombai à genoux, le cœur battant à se rompre et le souffle haché. Je me retournai enfin. Et je vis la bâtisse s’enfoncer dans le sol en un fracas terrible, entrainant avec elle la flore environnante. Un châtaignier s’abattit sur le lieu, semblant sceller la tombe du furieux Kroaton car en cet instant le calme revint, presque d’un seul coup. Le silence régnait. Puis, d’abord timidement, les grillons et les oiseaux nocturnes se manifestèrent à nouveau. La nature reprit son droit, comme pour clore ce cauchemar.
Je restai un long moment là, incrédule. J’attendis une nouvelle manifestation maléfique. Mais rien d’horrible ne vint. Je me levais alors, n’osant pas m’approcher du monceau de terre, de plantes et de pierres qui avait remplacé la demeure.

   C’était il y a cinq ans. Je me suis remis, depuis. J’essaie de me convaincre que ce n’était qu’un rêve, une vue de l’esprit.
Mais je jure que depuis, chaque nuit que Dieu fait, je me réveille en pleurs, suant, hurlant ma peur dans l’obscur vide. Je jure que depuis lors, chaque nuit, d’horribles tentacules envahissent mes songes, me rappelant sans cesse qu’une bête innommable est tapie dans le sol, profondément enfouie sous les fondations de l’infernale, la terrible, carnivore Malvore.

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